André Couture

Cet article fort intéressant a été rédigé par André Couture, professeur en faculté de théologie et de sciences religieuses, université de Laval, à l'occasion d'une exposition sur le thème "En présence des Anges : art religieux et dévotions populaires" qui a eu lieu au Musée des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu à Montréal, de 1997 à 2000.
A noter : le
site de l'exposition comporte de nombreuses images de peintures et sculptures d'Anges.

Une exposition comme celle qui est présentée au Musée des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal n'est pas fortuite. Elle développe un thème qui a été de toute évidence très populaire dans le christianisme québécois des derniers siècles, mais s'inscrit en même temps dans un renouveau actuel de l'intérêt pour les Anges. En tant qu'historien des religions, je voudrais situer cette croyance aux Anges, anciens et modernes, dans le cadre plus large des grandes religions du monde. De ce point de vue, les Anges apparaissent comme un cas particulier d'êtres intermédiaires, typique des grands monothéismes (judaïsme, christianisme et islam). Mais même dans le christianisme catholique, cette croyance n'est pas monolithique: les interprétations qu'on en a données ont varié. La popularité des Anges a cru pendant les derniers siècles, avant de disparaître presque totalement après le concile Vatican II. L'actuel retour des Anges est un phénomène qu'il faut situer dans le contexte d'une spiritualité inédite. Mon but n'est évidemment pas d'analyser à fond les transformations de cette croyance, mais d'indiquer certaines directions pouvant orienter la réflexion de ceux ou celles qui cherchent à comprendre ce que viennent faire les Anges dans les spiritualités d'hier et d'aujourd'hui.

1. Les religions et leurs conceptions des êtres intermédiaires

On trouve dans toutes les religions des croyances extrêmement diverses concernant l'existence d'êtres invisibles autres que Dieu. Les fidèles de ces religions acceptent le plus souvent comme une évidence l'existence de ces esprits. Cette conviction ne vient pas d'une réflexion théorique, mais de rencontres répétées avec l'inexpliqué. On sait que ces entités existent vraiment, qu'il y en de différents types, qu'il faut s'en faire des amis et éviter de provoquer leur colère. Il arrive aussi que l'on réfléchisse davantage sur ces êtres que l'on appelle globalement des esprits, des Anges, ou tout simplement des êtres. C'est alors qu'on les classe en catégories de statut variable, de fonction différente, de subtilité diverse. En poussant cette réflexion à ses limites, cela a donné, dans le christianisme par exemple, la réflexion du Pseudo-Denys sur les neuf choeurs des Anges (VIe siècle) ou le traité de Thomas d'Aquin sur les Anges (XIIIe siècle).

Dans l'Inde ancienne existaient des familles d'entités non humaines, les unes propices, les autres de mauvais augure. Entre les humains regroupés en castes et de grands dieux comme Shiva ou Vishnou, l'hindouisme a multiplié les troupes d'êtres intermédiaires souvent dirigées par un chef: les Âditya, les Vasu, les Rudra (des divinités), les Brahmarshi (des sages), les Prajâpati (des géniteurs), les Gandharva (des musiciens célestes), les Apsaras (des nymphes ou naïades), les Yaksha et les Yakshî (des génies), les Vidyâdhara (des détenteurs d'incantations); puis encore d'autres forces plus ambiguës comme les Asura, les Dânava, les Daitya, les Pishâca, les Râkshasa, les Nâga (des dragons), les Bhûta (des Êtres), etc. La plupart de ces groupes sont innombrables. Ils existent davantage dans les récits mythiques qu'ils ne sont honorés dans des cultes. On raconte qu'ils s'affrontent dans des combats épiques et qu'ils ont fini par se soumettre à un Dieu souverain. Les hindous vénèrent déjà dans leurs villages de nombreuses divinités de tout rang; certaines de ces divinités mineures sont des âmes errantes par suite de male mort ou des héros ou des héroïnes qui ont mérité qu'on leur rende un culte. Mais la seule énumération de toutes ces castes d'êtres surnaturels atteste que les dieux et les déesses dont on connaît les noms ne représentent en fait qu'une infime partie d'un monde infiniment plus complexe. Cela dit, et en dépit des affirmations à l'emporte-pièce que l'on peut lire maintenant, on peut affirmer sans hésitation qu'au sein de ces populations d'êtres spirituels, il n'existe pas à proprement parler d'anges ou d'envoyés de Dieu au sens où l'on utilise ce terme dans le judaïsme, le christianisme ou l'islam.

Le bouddhisme du Sri Lanka conserve à toutes fins pratiques toutes les divinités qui étaient actives dans la ou les religions dont il a triomphé. « Il y a longtemps, note Mohân Wijayaratna, que les bouddhistes singhalais ont pris l'habitude de vivre entourés de dieux et de démons, mais tout en demeurant bouddhistes. » (1) Ces dieux, ils les honorent lorsqu'ils ont besoin de secours pour résoudre des problèmes de la vie de tous les jours. Par contre, pour se libérer du monde des renaissances, seul vaut l'enseignement du Buddha. On dit que ces divinités ont rompu avec l'hindouisme ambiant: elles auraient jadis accepté de suivre le Buddha, ou encore exerceraient leurs pouvoirs conformément à la permission que celui-ci leur a octroyée de son vivant. « Ce mécanisme de "permission", commente encore Wijayaratna, place tous les dieux, les demi-dieux et les esprits malins sous l'autorité du Buddha » (2). Ces différents stratagèmes permettent à toutes sortes d'entités de continuer à exister à l'intérieur du bouddhisme et de recevoir un culte de la part des laïcs. On est dans un monde qui tolère l'existence de tous les êtres, mais refuse de niveler leurs pouvoirs qui restent dûment hiérarchisés.

Le Livre des morts tibétain, qui connaît de nos jours une vogue extraordinaire, témoigne d'une conception philosophique selon laquelle l'existence même de l'univers dépendrait de la puissance de l'esprit. À une certaine étape du périple d'une personne décédée qui n'est pas encore complètement libérée apparaissent à sa conscience toutes sortes de phénomènes lumineux et sonores. Cette personne voit même apparaître devant elle les troupes de divinités paisibles et de divinités courroucées, dont les bouddhistes reconnaissent l'existence. Ne t'attache pas à ces phénomènes, prévient le livre, sinon tu continueras à errer en ces mondes trompeurs auxquels tu aspires. Ces lumières sont des obstacles à la libération. Tu n'as plus rien à craindre des sons, de la lumière et des rayonnements. Il te faut seulement les reconnaître comme des projections de ton mental. Laisse-les apparaître et disparaître comme n'importe quel autre phénomène de conscience. Conformément à une certaine philosophie bouddhique, c'est tout l'édifice cosmique, y compris ces êtres intermédiaires, qui doit d'abord s'effondrer pour faire place à l'expérience ultime.

Zoroastre a procédé à une réforme majeure du polythéisme indo-européen qui florissait en Iran ancien vers le VIIe avant l'ère chrétienne. A l'issue de cette réforme, un Seigneur Sage (Ahura Mazda) fut promu au rang de divinité suprême avec à ses côtés les six entités abstraites que sont la Justesse, la Bonne Pensée, la Puissance, l'Application, l'Intégrité et l'Immortalité. Derrière ces abstractions se cachent encore de grandes divinités du passé qui ont, bon gré mal gré, résisté aux transformations que leur imposa la nouvelle religion. On appelle parfois « archanges » la série d'entités qui est ainsi apparue, bien qu'il ne s'agisse pas de messagers du Dieu suprême. Ce groupe de divinités a plutôt été appelé ainsi par analogie avec les Anges qui se développeront plus tard au Moyen-Orient.

On aura compris que ce monde des êtres intermédiaires est extrêmement complexe et bigarré. Tantôt il aboutit à une hiérarchie de puissances qui ont accepté de se soumettre à un Dieu plus fort ou de reconnaître l'expérience suprême d'un grand sage. Tantôt il forme une suite d'entités abstraites aux pouvoirs décroissants et ayant des fonctions précises dans une nouvelle économie de salut. Certaines philosophies considèrent ces êtres intermédiaires comme une série d'entités réelles qui deviennent de plus en plus subtiles à mesure qu'elles se rapprochent de l'Absolu. D'autres philosophies n'arrivent à penser ces entités que comme des projections de l'esprit, des illusions du mental ou des symboles religieux. Si certaines traditions présentent ces êtres intermédiaires sans ordre rigoureux, d'autres traditions insistent pour dire qu'ils forment une hiérarchie parfaitement ordonnée. Ces différentes entités semblent parfois avoir toujours appartenu à la même tradition. Le paisible recensement des forces invisibles cache cependant souvent des luttes de préséance entre dieux rivaux. La théologie des êtres intermédiaires est aussi une machine à réduire les puissances surnaturelles concurrentes.

L'analyse historique des discours théologiques portant sur ce que l'étude scientifique des religions a fini par appeler les êtres intermédiaires dévoile en fait, quand elle est possible, la difficile coexistence d'un grand Dieu avec des forces invisibles plus diffuses. Elle met en évidence les rapports de pouvoir d'un Dieu tout puissant avec des voisins plus faibles. Les mondes supérieurs sont des lieux susceptibles d'abriter les forces étrangères qu'une tradition triomphante a soumises à son Dieu. Sous couvert des plus hautes spéculations, ces théologies désamorcent en fait le pouvoir d'autres dieux, les réduisent en instances intermédiaires et reconstruisent ainsi un nouvel ordre cosmique.

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(1) Mohân Wijayaratna, Le culte des dieux chez les bouddhistes singhalais, Paris, Cerf, 1987, p. 545.

(2) Ibid., p. 570.

 

2. Les Anges du judaïsme et du christianisme

Bien qu'il s'agisse d'une catégorie bien particulière d'êtres intermédiaires, il n'y a pas de raisons pour croire que les Anges juifs et chrétiens ne correspondraient pas à ce qui vient d'être dit concernant d'autres religions. L'appellation même d'ange indique toutefois la voie originale qu'ont choisie ces religions. Ce mot vient du latin Angelus, calque du grec aggelos, qui signifie un envoyé, un messager, un émissaire. Il est utilisé pour traduire l'hébreu mal'ak qui possède le sens ordinaire de messager ou d'ambassadeur et est employé au figuré pour désigner l'« Ange de Yahvé » ou tous ces êtres qui font partie de la cour de Yahvé. Un Dieu entouré d'anges est à l'image d'un roi entouré de délégués, d'ambassadeurs qu'il mandate pour accomplir ses volontés. L'ange dépend à proprement parler de l'agent personnel qui l'envoie.

Il est difficile de savoir exactement d'où viennent ces Anges et ces démons qui ont lentement peuplé la Bible juive et l'Ancien Testament chrétien. Sont-ils d'origine perse, comme on l'a prétendu? Il semble que, bien avant que l'influence babylonienne ait amené l'introduction des chérubins ou des « sept Anges de la face », le monothéisme juif ait laissé subsister autour de Yahvé des groupes de puissances portant le nom d'« elohim » et qui sont ses conseillers ou ses messagers. Des Anges de Dieu apparaissent déjà çà et là dans des récits anciens du livre de la Genèse. C'est un Ange de Yahvé qui a affirmé à Jacob en rêve qu'il était le Dieu qui lui était apparu à Béthel (Gn 31, 11-13). Après le départ de l'Araméen Laban, ce sont encore eux qui ont affronté Jacob qui poursuivait son chemin (Gn 32, 2). Les noms de plusieurs de ces Anges manifestent leur rapport étroit avec le Très Haut: celui de Raphaël, l'ange qui a guéri Tobit, signifie « Dieu a guéri »; Michaël veut dire « qui est comme Dieu ? », etc. Mais le doute qui plane sur l'identité réelle de ces êtres se renforce quand Jacob lutte contre un Ange de Dieu au gué de Yabbok et soutient avoir vu Dieu face à face. Cet Ange serait-il une ancienne divinité fluviale qu'aurait dû se concilier Jacob avant de franchir les eaux du gué et que le narrateur biblique aurait pudiquement maquillé en Ange de Yahvé? (3) L'historien, en tous cas, ne peut manquer de se poser la question. Interviennent également dans la Bible des Anges de malheur, un Ange exterminateur, un Ange accusateur (le Satan) dont le rôle est d'accuser les hommes au tribunal de Dieu, puis diverses forces du mal qui sont peut-être aussi d'anciens dieux des nations environnantes. De toute façon, on ne trouve dans ces textes rien de systématique, sinon la présence fréquente d'êtres qui apparaissent et disparaissent au fil des récits, et qui pourraient souvent avoir une origine étrangère. L'élaboration d'une angélologie et d'une doctrine des démons apparaît à l'historien comme un fait de haute culture qui a pris des siècles à se constituer. Elle paraît avoir été la manière selon laquelle tout un monde d'esprits a sereinement été intégré au discours biblique.

À l'instar de ce qui se passait dans les autres religions, la Bible a peuplé les mondes supérieurs d'êtres invisibles. La solution adoptée par la réflexion juive et chrétienne pour sauvegarder la transcendance de Dieu a été de présenter tous ces êtres comme des « messagers » de Dieu. Ces Anges sont des êtres toujours actifs, jouissant sans doute de l'immunité dont bénéficiait normalement le messager dans les cultures anciennes. En devenant des envoyés de Yahvé, ces puissances recevaient désormais de lui toute leur raison d'être. Ils n'avaient d'autre fonction que de répéter le message de celui qui les envoyait et sans lequel ils n'avaient aucune existence. Vue de ce point de vue, l'angélologie apparaît comme un habile stratégie pour vider les dieux et les divinités populaires de toute autonomie. On comprend alors qu'il y ait aussi de faux messagers, des envoyés qui se soient enorgueillis de leur tâche et qui se soient détournés du seul vrai Dieu. Ces faux messagers sont des démons. Leur vraie faute consiste finalement à penser qu'ils sont eux aussi capables d'envoyer des messages dignes de foi et donc de prétendre être comme Dieu.

À mesure que les traditions juives et chrétiennes (et par la suite musulmanes) s'éloignaient des affrontements bien concrets qui ont dû, en partie du moins, donner naissance à la mise en place d'un monde d'anges, on dirait que leur théologie a eu tendance à se sublimer en des spéculations de plus en plus déconnectées de la réalité socio-religieuse. Plus tard et en particulier dans la perspective de l'idéalisme néoplatonicien, les Anges et les démons perdent toute réalité indépendante et deviennent des puissances inhérentes aux structures de chaque personne, des symboles de leur volonté de perfection ou de leurs déficiences. C'est comme si la théologie recyclait de vieux matériaux qu'elle ne comprend plus ou ne veut plus comprendre. Elle quitte alors le niveau de la religion populaire pour se hisser dans les hautes sphères de la spéculation. Elle répond sans doute à des questions réelles, mais qui sont davantage celles des philosophes que celles des gens ordinaires.

D'autres virtuoses récupèreront les Anges surtout à partir de la Renaissance, et ce seront les artistes. Le Raphaël du livre de Tobie, le Gabriel de l'Annonciation, l'archange Michel écrasant le dragon, les Anges gardiens finissent par envahir toutes les peintures religieuses. Tout en restant fidèles aux grandes intuitions de la foi, ces artistes parlent aussi le langage de la religion populaire. Ils savent s'adresser aux gens, avec des images à la fois belles et naïves. Que se cache-t-il sous ces délicates silhouettes? Sans doute un effort pour séduire le croyant, mais peut-être aussi du rêve, ou bien parfois de discrètes allusions aux génies ou aux divinités du paganisme gréco-romain. De toute façon, ces Anges restent des médiateurs de l'invisible. Ils traduisent en images souvent admirables les intuitions auxquels la croyance populaire était sensible. Ils se rapprochent aussi des esprits dont tant de villageois étaient familiers.

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(3) Voir le résumé que Charles Fontinoy donne de cette question dans « Les Anges et les démons de l'Ancien Testament », dans Julien Ries (avec la coll. de Henri Limet), Anges et démons, Louvain-la-Neuve, Centre d'histoire des religions, 1989, p. 117-133.

3. Les Anges Gardiens dans le catholicisme du XVIIe au XXe siècle

Tandis que certains théologiens édifiaient des angélologies de plus en plus éloignées des sources bibliques, et que les peintres découvraient dans les Anges un prétexte aux jeux picturaux les plus séducteurs, la pastorale de l'Eglise catholique continuait d'insister sur la réalité des Anges, et surtout celle des Anges gardiens. Malgré leurs lettres de créance bibliques, les Anges avaient été jusque-là somme toute assez peu présents à l'imagination populaire. Ils allaient peu à peu devenir à partir de la Renaissance un thème essentiel de la catéchèse catholique. L'historien Jean Delumeau a brossé les grandes lignes de cette évolution. Il voit dans les Anges d'abord un antidote aux peurs qui s'étaient installées dans l'esprit des gens à cette époque, puis plus tard une réponse au nouvel individualisme qui pointait à l'horizon.

Bien que certains auteurs chrétiens des premiers siècles reconnaissent l'existence d'anges gardiens des collectivités et s'appuient pour cela sur quelques textes bibliques, ce sont les Anges gardiens personnels qui semblent les plus vénérés. « Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits : car, je vous le dis, avait dit Jésus, leurs Anges aux cieux voient constamment la face de mon Père qui est aux cieux (Mt 18, 10). C'est entre le XIVe et le XVIIe siècle que se répandra le culte des Anges gardiens des nations. Affectés à une ville ou à une région particulière, ces Anges ont charge de veiller sur les groupes qui leur sont confiés. On recommande de les invoquer contre les épidémies de peste qui font alors rage en Europe. Le franciscain Francesc Eximenis et le dominicain Vincent Ferrier sont particulièrement actifs à la fin du XIVe siècle et au début du siècle suivant dans la propagation de leur culte, quoique ces prédicateurs insistent déjà beaucoup sur l'existence des Anges gardiens personnels. Mais, Delumeau y insiste, plus s'imposent les nouvelles valeurs de l'individualisme moderne, plus l'individu se sent personnellement attaqué par le diable et menacé de l'enfer. Tandis que le culte des Anges des nations va s'estompant, la dévotion aux Anges gardiens individuels provoque du XVIIe au XIXe siècle un engouement jamais connu auparavant. Le culte de l'ange gardien contrebalance les manigances de ces démons qui s'attaquent aux individus et contribue à donner plus d'assurance à tous ces infortunés qui risquent d'être emportés sous leurs coups. C'est dans ce contexte qu'on se met à implorer les Anges gardiens, à célébrer des messes en leur honneur, à publier toutes sortes de livres sur la dévotion aux saints Anges et que se multiplient les images de ces puissants protecteurs sur lesquels chacun peut compter. Malgré l'effort de Luther et de Calvin pour condamner un culte qui allait, croyaient-ils, à l'encontre de la foi en l'unique médiateur qu'est Jésus Christ, le culte des Anges continua bon gré mal gré de se développer dans les pays chrétiens. (4)

Delumeau a sans doute raison d'insister sur l'ampleur de la dévotion aux Anges. Le nombre des documents réunis dans l'exposition présentée au Musée des Hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Montréal en témoigne fortement. À l'époque où ces images ont été populaires, il ne fait aucun doute que la dévotion aux Anges gardiens avait atteint en Europe le sommet de son développement. Mais, malgré ses multiples variantes, cet art exclusivement catholique se mouvait en fait dans des limites assez précises. Sa juste interprétation figure dans les catéchismes qui circulaient à la même époque. Ils contiennent des enseignements clairs que les catholiques connaissaient le plus souvent par coeur et savaient expliquer. Ces textes doivent être lus en contrepoint des images d'anges que peignaient ces artistes qui mettaient leur talent au service de la foi. Ils fournissent les balises qui permettent de comprendre les intentions et de fixer les limites d'un art qui s'adressait d'abord à des chrétiens.

Chacun des catéchismes diocésains québécois depuis l'époque de la Nouvelle France propose un enseignement sur les Anges. Il y a d'abord eu le Catéchisme du diocèse de Québec de monseigneur de Saint-Vallier (1702) dont les réponses sont souvent directement tirées de la Bible. Dieu a créé les choses visibles et invisibles, rappelle-t-il d'abord. « Qu'est-ce que les Anges? Les Anges sont de purs esprits qui n'ont point de corps. » « Si les Anges n'ont point de corps, pourquoi les représente-t-on avec des corps? poursuit le catéchisme. « Parce qu'ils ont paru plusieurs fois sous la figure humaine, et qu'on ne peut pas représenter un esprit tel qu'il est en lui-même. » Il énumère ensuite les neuf choeurs des Anges, à savoir les Anges, les Archanges, les Trônes, les Dominations, les Principautés, les Puissances, les Vertus, les Chérubins et les Séraphins, dont les noms sont bibliques, mais dont la liste a été élaborée au VIe siècle. Puis après avoir présenté les Anges qui ont été punis à cause de leur péché et les bons Anges qui protègent les hommes, la leçon se termine par une série d'exemple des bons offices que les Anges gardiens rendent à ceux qu'ils gardent: « celui des deux Anges qui délivrèrent Loth de Sodome, celui de l'ange qui conforta GédéonŠ, celui de l'archange Raphaël qui conduisit Tobie et le ramena de son voyage sain et sauf, celui de l'ange qui rassura saint Joseph dans son doute et l'avertit de se retirer en Égypte avec le saint enfant Jésus, la sainte Vierge. »

Après la condamnation du jansénisme en 1715, les successeurs de monseigneur de Saint-Vallier en vinrent en 1732 à adopter, puis à adapter un catéchisme français promulgué pour le diocèse de Sens. Cet ouvrage connut deux éditions québécoises sous le Régime britannique (1765 et 1766). À compter de 1777, des transformations majeures furent apportées à la section intitulée « Petit catéchisme », tandis que la partie intitulée « Grand catéchisme » demeura pratiquement inchangée. C'est alors qu'on a adopté le titre de Catéchisme à l'usage du diocèse de Québec. En 1829, monseigneur Panet retoucha encore certaines demandes et changea le titre du livre en celui de Grand catéchisme à l'usage du diocèse de Québec. En 1853, après le premier Concile provincial de Québec, le livre changea à nouveau de titre, sans subir de changements notables dans son contenu; il devint Le grand catéchisme de Québec, à l'usage de toute la province ecclésiastique de Québec. Enfin, en 1888, sous l'influence d'un récent catéchisme produit à la suite du troisième Concile plénier de Baltimore (États-Unis), l'ouvrage connut une réelle métamorphose. Le nouveau livre fut intitulé Catéchisme des provinces ecclésiastiques de Québec, Montréal et Ottawa et fut officiellement en usage dans presque toute la Province civile de Québec jusqu'en 1951. (5) À part le catéchisme de monseigneur de Saint-Vallier dont j'ai déjà indiqué quelques particularités, tous les autres catéchismes mentionnés contiennent à quelques variantes près le même discours concernant les Anges. (6) Cet enseignement touchant les Anges fait partie du commentaire par questions et réponses de l'article premier du Symbole, aux paroles « Créateur du ciel et de la terre ». Il faut entendre par cette formule, disent unanimement ces catéchismes, que « Dieu a fait le ciel et tout ce qu'il contient, la terre et tout ce qu'elle contient, et particulièrement les Anges et les hommes ». Il les a fait de rien; il les a créé par sa seule parole, sans avoir besoin d'aucune créature. Et poursuit le texte: il a créé le monde « par bonté pour nous, et pour en être adoré ».

Après une série de questions plus générales sur la notion de création, suivent les deux sections qui nous intéressent particulièrement et qui portent l'une sur la création des Anges et la chute des démons, et l'autre sur les bons Anges. Il fallait d'abord définir les Anges. Ce sont « de purs esprits que Dieu a créés pour exécuter ses ordres ». Il les a créés « dans un état de grâce et de sainteté ». Certains ont persévéré et « on les nomme les bons Anges, ou simplement les Anges »; d'autres sont déchus de cet état à cause de leur orgueil, et « on les nomme les mauvais Anges, ou autrement les démons ». Ils furent chassés du ciel et précipités dans l'enfer où ils souffrent et sont destinés à tenter les hommes.

La dernière section aborde la question de la représentation des bons Anges et celle des tâches qui leur sont assignées. Si les Anges sont de purs esprits, ils n'ont évidemment pas de corps. Mais alors, demande-t-on encore, « D'où vient donc les peint-on avec des ailes? » (sic) Et la réponse montre comment on justifie les images d'anges ailés qu'on offre à la dévotion des fidèles: « C'est pour nous représenter avec quelle promptitude ils exécutent les ordres de Dieu ». Mais s'il est vrai que l'état de ces Anges est « d'être éternellement heureux, en jouissant de la vue de Dieu », quelle est donc leur occupation? « C'est de louer Dieu sans cesse et d'exécuter ses ordres. » Leur autre occupation est de prendre soin des hommes. « Dieu a donné à chacun de nous un Ange qui en prend soin: on l'appelle pour cela, l'ange gardien. » On précise aussitôt ses quatre principales tâches: « il prie pour nous, il offre à Dieu nos bonnes actions, il nous défend contre les démons et il nous protège dans les périls ». On comprend alors aussitôt que chacun doive manifester à son Ange gardien des sentiments « de reconnaissance pour l'intérêt qu'il prend à notre salut », des sentiments « de confiance pour l'invoquer dans les occasions périlleuses de notre salut », et des sentiments « de crainte de ne rien faire en sa présence qui puisse lui déplaire », c'est-à-dire de ne faire aucun péché. Voilà en quel sens il faut interpréter les images de cette exposition. Les unes représentent des Anges qui louent Dieu, d'autres exécutent ses ordres, d'autres encore sont occupés à prendre soin des humains et ne se laissent pas distraire de cette occupation.

Si on prend également en compte le Catéchisme expliqué de Lasfargues (1932) qui est un ouvrage parallèle au Catéchisme des provinces ecclésiastiques de Québec, Montréal et Ottawa, on observe un élément intéressant. Ce catéchisme s'écarte en fait quelque peu des ouvrages antérieurs dans le libellé de ses questions et réponses. Mais dans ses explications, il réintroduit des éléments de doctrine qui figuraient dans les catéchismes précédents et que la nouvelle présentation aurait pu laisser échapper. C'est là qu'il ajoute parfois les précisions doctrinales qui semblent s'imposer, peut-être en raison de toutes les nouvelles images qui prolifèrent. La réponse à la question 34: « Qu'est-ce que les Anges? » touche justement le rapport des Anges à Dieu et la façon dont on se les représente. C'est un exemple qui est ici particulièrement pertinent et il vaut la peine de le citer en entier. « Réponse : Les Anges sont de purs esprits, créées à l'image et à la ressemblance de Dieu, pour l'adorer et le servir."

Le mot Ange signifie "messager", "envoyé". Les Anges ressemblent à Dieu en ce que comme lui ils sont de purs esprits. Les Anges ressemblent plus à Dieu que les hommes, cependant cette ressemblance n'est pas parfaite, car les Anges ont été créés; de plus les Anges n'ont pas toutes les perfections de Dieu, et celles qu'ils ont, ils ne les ont pas au même degré.
Les Anges sont de purs esprits, ce qui signifie qu'ils n'ont pas de corps et qu'ils ne peuvent pas comme nos âmes être unis à des corps. Bien que les Anges n'aient pas de corps, nous voyons cependant dans l'histoire sainte, que souvent ils ont apparu aux hommes sous des formes corporelles; mais ces apparitions étaient des miracles et ce n'était que passagèrement que les Anges étaient revêtus de formes humaines.
Dans l'Écriture Sainte, on parle aussi de la face et des ailes des Anges; ainsi il est dit qu'ils se voilent la face devant Dieu, pour signifier avec quel respect ils adorent la majesté de Dieu; il est parlé de leurs ailes pour montrer leur promptitude à exécuter les ordres de Dieu; c'est aussi pour représenter l'obéissance des Anges que le plus souvent sur les images ils sont représentés avec des ailes.
"Les Anges ont été créés pour adorer dieu et le servir, cela signifie que leur occupation est :
1. De rendre gloire à Dieu dans le ciel par leurs louanges et leurs adorations ;
2. Pour le servir ici-bas dans le gouvernement des créatures."

Des textes comme ceux-là sont importants d'un point de vue historique, mais également d'un point de vue artistique. Il ne s'agit pas de limiter les virtualités d'un art et les possibilités de réinterprétation de cet art par des spectateurs contemporains. Mais les Anges de cette exposition obligent à prendre conscience que le produit artistique est aussi le reflet d'une culture précise. Les artistes qui les ont réalisés se sont adressés à l'imagination d'une population particulière, une imagination qui, surtout dans le champ religieux ou spirituel, ne fonctionne jamais abstraitement. Cette exposition montre que l'art religieux, malgré la liberté dont font preuve ses artistes, s'exerce aussi dans les limites d'un certain nombre d'acquis culturels que l'on découvre clairement exprimés dans les questions et réponses des petits catéchismes.

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(4) Voir A. Couture et N. Allaire, Ces Anges qui nous reviennent, Montréal, Fides, 1996, p. 75-76.

(5) Voir Raymond Brodeur et collaborateurs, Les Catéchismes au Québec. 1702-1963, Sainte-Foy / Paris, Presses de l'Université Laval / Éditions du CNRS, 1990, p. 119-123.

(6) Ce sont le Catéchisme du diocèse de Sens de 1732, et celui de 1765, le Grand Catéchisme de Québec de 1782 et celui de 1832, puis celui de 1853 qui resta en vigueur jusqu'en 1932, date de la première parution du Catéchisme de Québec, Montréal et Ottawa, avec l'explication littérale et sommaire de Ed. Lasfargues.

4. Les Anges dans le renouveau actuel de la spiritualité

On dit que les Anges sont maintenant de retour. Des dizaines de livres récents expliquent au lecteur curieux que les Anges sont plus que jamais présents autour de lui. S'ils se manifestent aussi nombreux, c'est que les gens ont évolué, qu'ils sont à nouveau curieux de spiritualité, de recherche intérieure, qu'ils sont plus attentifs à ce qui passe en leur âme. Ces publications de tous formats s'adressent à tous et chacun et veulent répondre aux questions que les gens ordinaires se posent à ce sujet. Leurs auteurs se rendent compte que des explications fort diverses circulent à propos des Anges: certains pensent qu'ils se situent entre Dieu et les humains, ou d'autres pensent que ce sont des humains plus avancés qui reviennent jouer le rôle de guide. Mais ces spécialistes sont ordinairement d'accord pour soutenir que ce sont des entités d'un genre spécial, des êtres très puissants, des sortes d'énergie pure. On se les représente de façons très diverses, mais ce sont d'abord des êtres de lumière, des guides intérieurs que chacun peut contacter pour s'aider lui-même sur la route de la vie.

Parmi les nombreuses familles d'anges dont on reconnaît l'existence, ce sont encore les Anges gardiens qui attirent le plus l'attention de ces nouveaux spécialistes. Mais leurs travaux ne visent pas tellement à spéculer sur la nature des Anges; ils s'attachent plutôt à montrer par une multitude d'exemples que les Anges peuvent à tout moment faire irruption dans la vie de chacun. Les Anges font nécessairement partie de l'expérience spirituelle de tous les humains: il suffit simplement d'y être attentif. Il est même possible d'entrer en communication avec ces guides spirituels en utilisant les formules appropriés, de hausser ses vibrations et de se mettre à l'écoute des messages qu'ils veulent bien nous envoyer. On peut aussi écouter ce qu'ils ont à nous dire en utilisant les services de médiums capables de canaliser le message de certaines de ces entités. Si on ne les reconnaît pas toujours à travers le train-train quotidien, c'est que les Anges savent modifier leur apparence à volonté. Cette caractéristique fait qu'ils apparaissent différemment suivant les cultures, suivant les religions. Avec des ailes ou sans ailes, à l'extérieur ou à l'intérieur de l'être humain, ou sous les déguisements les plus inattendus, ce serait en fait toujours les mêmes Anges qui cherchent à rencontrer les mêmes humains pour les faire évoluer de plus en plus rapidement.

En plus des livres, on trouve en vente dans les boutiques spécialisées des cartes de souhaits, des jeux de cartes, des objets décoratifs, des plâtres ou des sculptures. Les Anges sont à la mode, et également les expositions d'anges, les musées d'anges, etc. Il ne fait donc pas de doute que, pour beaucoup de gens, une exposition comme celle-ci trouve sa place naturelle dans une série de manifestations qui expriment la bienveillance de ces êtres de lumière. Il importe peu qu'une exposition comme celle-ci se limite aux Anges de la tradition catholique. Celui qui participe vraiment de cet esprit nouveau saura à cette occasion prendre conscience de l'omniprésence des Anges de toutes les époques et de toutes les religions.

La spiritualité nouvelle réutilise à volonté l'imagerie ancienne et s'y retrouve à première vue parfaitement. Anciens ou nouveaux, les Anges sont toujours des Anges, et le spirituel moderne trouvera beaucoup de plaisir à admirer les personnages souvent ailés et asexués de l'iconographie catholique. Mais de nouveaux artistes peignent aussi des Anges plus adaptés à la spiritualité d'aujourd'hui. Ce sont des Anges d'une sensualité inconnue auparavant, souvent de beaux hommes et de belles femmes à la sexualité rayonnante. En dépit d'une volonté d'universaliser les Anges, le traitement même de ces corps d'êtres censément invisibles est d'un réalisme qui marque une nette rupture avec les Anges d'antan. Tout en laissant planer autour d'elles un certain mystère, ces nouvelles images reflètent bien les désirs des hommes et des femmes d'aujourd'hui.

Ces nouveaux Anges ont en fait peu à voir avec ceux de cette exposition. Ils font plutôt partie d'un ensemble de mythes propres à légitimer une nouvelle façon de vivre la spiritualité. Le temps des grandes institutions religieuses dans lesquelles il fallait s'engager, dit-on, est désormais dépassé. Nous sommes passés de l'ère des Poissons à l'ère du Verseau. Chacun est désormais capable d'une spiritualité autonome, capable de maîtriser sa propre vie spirituelle sans faire appel à l'autorité des églises et de leurs prêtres. Ce mythe fondateur favorise deux autres grandes croyances: la réincarnation qui assure à chaque individu qu'il est sur la route d'une longue évolution dont il est seul responsable, et les Anges qui lui garantissent qu'il a à sa disposition tous les outils nécessaires pour avancer sur la voie de la spiritualité. Les Anges d'aujourd'hui servent en fait une nouvelle façon de vivre la spiritualité centrée d'abord sur les besoins changeants de l'individu. A l'encontre des Anges d'antan qui transmettaient de la part d'un Dieu transcendant un message constant et indubitable, ces nouveaux Anges reflètent une époque de grande hésitation au plan religieux, une époque qui valorise la liberté de choix individuel, y compris dans le domaine des croyances ultimes. L'individu moderne est convaincu qu'il peut choisir comme il l'entend ses croyances aux réseaux ordinaires de distribution des biens de consommation courante. Les nouveaux Anges ne font que renforcer son autonomie au plan spirituel. Ils lui disent qu'il n'a pas à juger des croyances des autres et qu'il peut sélectionner tout ce qui contribue à son bien-être intime. Ces Anges font éminemment sens dans un contexte social qui incite à la consommation dans tous les domaines. Ce sont à leur façon des guides merveilleux susceptibles d'encourager chaque individu à poursuivre sa route, et que chacun doit contacter pour raviver les forces qui lui sont nécessaires pour vivre son expérience quotidienne.

Conclusion

Quoi qu'on pense de leur existence ou de leur rôle, les Anges restent de fascinants personnages. Ils peuplent l'espace resté béant entre un Dieu créateur de l'univers et des humains en mal de rêves. Le royaume des Anges attire cependant de moins en moins de grandes envolées spéculatives. Les penseurs modernes ont parfois tendance à transformer en symboles exsangues ces êtres mitoyens dont ils ne savent que faire. Les Anges sont à nouveau pour beaucoup de gens un aspect déterminant de la spiritualité. Leur popularité devrait déclencher un renouveau de la réflexion à leur sujet. C'est comme si les nouveaux Anges étaient une sorte de fragmentation d'un Dieu qui n'ose encore satisfaire la diversité des désirs individuels. S'il est vrai que les angélologies juives et chrétiennes ont pu être des lieux où se sont noués les premiers rapports de ces religions avec les puissances divines des autres nations, peut-être faudrait-il encore voir dans l'intérêt mitigé des théologies pour les Anges récents un signe de leur difficulté à penser leur rapport avec les spiritualités éclatées d'aujourd'hui.

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Dernière révision : 10 décembre 2017.