Charles Mopsik

Charles Mopsik (1956-2003), élève de Jean Zacklad, fonda en 1979 aux éditions Verdier la célèbre collection Les Dix Paroles. À partir de 1981, cet autodidacte de génie (il soutiendra en 1987 sa thèse de philosophie) fera paraître ses traductions successives du Zohar, mettant ce texte fondateur de la mystique juive médiévale à la portée des lecteurs francophones cultivés.
Parallèlement à cette œuvre de traduction, d’édition et de restitution des grands textes fondateurs, Charles Mopsik rédigea de nombreuses études spécifiques qui firent de lui un spécialiste reconnu de ces textes.
Il fut Chargé de recherche au CNRS à partir de 1989, et fut affecté au Centre d'Etudes des Religions du Livre (CERL) de 1989 à 1999. A compter de1994, il a suivi les activités du CEIFR, et depuis 1999, il était rattaché au Centre d'Etudes Interdisciplinaires des Faits Religieux (CEIFR).
Son domaine de recherche : mystique juive (cabale) ancienne et contemporaine.

Il est l'auteur de nombreux ouvrages.

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Le pouvoir "sociurgique" des hommes ne s'exerce pas seulement dans le champ des groupes humains. Il a aussi été mis en oeuvre dans le domaine supracéleste des Anges. La "sociurgie" est un néologisme que j'emprunte à Henri Desroche ; il signifie la capacité magico-religieuse de créer du social. Il répond bien sûr à la "théurgie" ou art de créer du divin des néoplatoniciens païens de l'Antiquité tardive. Une ample littérature élaborée dans la mouvance du courant apocalyptique juif de la fin de l'Antiquité, atteste que les Anges ne sont pas moins des êtres sociaux que les hommes. La littérature des Palais, ainsi que les savants modernes ont convenu de la désigner, s'est grandement attachée à décrire la vie sociale des Anges, c'est-à-dire des habitants du Royaume de Dieu. Elle nous donne la possibilité d'entrevoir l'idéal social des hommes de ce courant religieux qui a si fortement influencé le judaïsme, le christianisme (avec le pseudo-Denys) et l'islam (voir par ex. les textes assemblés dans L'Echelle de Mahomet). Je partirai donc d'une hypothèse de travail indémontrable : la société des Anges et leur façon de se gouverner est la projection dans le ciel d'un idéal social eschatologique. Je dis d'un idéal et non d'un vécu réel, bien que le réel historique ne soit jamais absent de l'anticipation généralement par les chercheurs qui voudrait que l'organisation de la société des Anges présentée par cette littérature reflète fidèlement la structure du pouvoir et de son exercice dans l'Empire byzantin, traduise un historicisme étriqué et myope. Une projection ou une anticipation idéaliste n'est jamais un simple reflet du réel, elle est un remaniement du réel selon des critères de transformation irréductibles aux situations historiques concrètes ; c'est pourquoi d'ailleurs elle peut avoir une activité sociurgique efficiente. Il n'entre pas dans notre propos de discuter ici de l'origine de ces critères. Je m'aventurerais seulement à dire que certains d'entre eux au moins pourraient provenir de secteurs marginaux de la société ou de traditions anciennes présentes au coeur même de la société, mais tenues à l'écart, souterraines, et traitées comme hétérodoxes, excentriques, antinomiques, voire fantaisistes. La société contiendrait cachée en elle-même les éléments d'une déstabilisation créatrice, qui, s'ils émergent avec toute leur énergie, peuvent la conduire au chaos aussi bien qu'à une régénération. Ces éléments sont à mon avis ceux-là mêmes qui l'ont constitués comme société au moment de sa naissance et qui sont endormis en son sein et demeurent latents tout au long de son histoire. Ils sont perçus communément comme étrangers ou insignifiants. Mais laissons-là ces spéculations hasardeuses.

Ce que les apocalypticiens désirent pour eux-même et leur société, ils le voient déjà réalisé dans la société des Anges. Celle-ci est par avance ce que le messianisme apocalyptique attend pour une vie terrestre transfigurée. Cette société angélique est le fruit de l'activité sociurgique de l'imagination religieuse appliquée au Royaume de Dieu. Et cette activité sociurgique de l'imagination n'est pas gratuite ou sans effet sur le réel immédiat : elle vise à faire éprouver une expérience extatique ou littéraire transformatrice. En un mot, à transformer ceux qui participent de quelque façon à l'exploration de cette société du ciel en témoins d'un Royaume qui existe déjà, en messagers d'un modèle d'organisation sociale et de rapports sociaux capables d'en aiguiser l'attente dans leur propre société et par conséquent de construire ou de renforcer le lien social en le soudant à une attente collective d'un dénouement définitif des crises de l'histoire.
Certains traits de cette société des Anges pourraient nous en apprendre long sur un état de la pensée religieuse en tant qu'elle pense le social et le politique comme réalisation totale de l'exigence de perfection et d'absolu. Si un régime théocratique a jamais été pleinement en vigueur, c'est bien dans ce pays céleste. Dans un monde où Dieu règne sans fonctionne-t-il et comment la société est-elle organisée ?

Essayons de voir comment cette société se caractérise à la lumière d'un ouvrage important du corpus angélologique et apocalyptique juif conservé en hébreu, Le Livre des Palais appelé encore III Hénoch. Cette version hébraïque de l'antique légende hénochienne, la seule conservée dans cette langue, a été éditée telle qu'elle nous a été transmise aux alentours du Ve siècle après J.C., mais son substrat, et même des séquences entières, sont beaucoup plus anciens et remontent au moins au premier siècle avant J.C. Je rappelle en passant que la version conservée en éthiopien ou I Hénoch remonte à un "original" araméen dont certaines parties datent du IIIe siècle avant l'ère commune, à savoir à une époque où le corpus vétérotestamentaire n'était pas encore complètement constitué. Ajoutons qu'il est de plus en plus souvent admis aujourd'hui que le court et énigmatique passage du livre biblique de la Genèse qui contient le récit de la vie du patriarche antédiluvien Hénoch n'est qu'un fragment détaché d'un contexte plus large que les livres d'Hénoch apocryphes nous restituent. La tradition littéraire hénochienne est donc aussi ancienne, sinon plus ancienne encore, que le texte canonique, qui n'en a conservé qu'une infime séquence. Cette tradition légendaire et utopiste a été rajeunie d'âge en âge, jusqu'à ce qu'elle soit intégrée dans le cadre du judaïsme rabbinique des premiers siècles et qu'elle aboutisse ainsi à la forme littéraire que lui a donné III Hénoch, qui est donc une sorte de remake relativement tardif d'un récit fondateur d'origine pré-biblique. Avant lui, il y eut d'autres remake (l'Hénoch dit éthiopien et l'Hénoch dit slave) et après lui il y en eu d'autres encore, comme l'Hénoch médiéval inclus dans le Livre des Justes. (Il y eut aussi un Hénoch gnostique appelé Marsanés ou un Hénoch arabe appelé Idris). Nous avons choisi III Hénoch parce qu'il est accessible directement en hébreu et qu'il se situe au carrefour de l'Antiquité et du Haut Moyen Age : d'une certaine façon, il s'exprime de façon plus ouverte et libre que les versions antérieures et son cadre idéologique paraît moins contraignant que celui des versions concurrentes. Mais surtout, cette version annonce une mutation dans l'idéal politique de l'imaginaire religieux. A la description assez classique de la société parfaite des Anges, elle adjoint un récit qui raconte un changement dramatique dans la nature du pouvoir qui s'exerce sur cette société et sur les sociétés des hommes.

Quel est le régime politique de la société des Anges qu'il décrit ? C'est une monarchie absolue appuyée sur des cohortes de fonctionnaires, intendants, super-intendants, au service, à la solde et à la dévotion du Roi. Cette société est fermée, totalitaire, entièrement composée de fonctionnaires, massive, hiérarchique. Elle n'admet pas la moindre déviance chez ses membres, elle exige d'eux une obéissance absolue et immédiate. C'est une société tendue
dont l'équilibre et l'harmonie sans cesse menacé, est rétabli par des moyens violents et coercitifs d'une efficacité radicale. Tout laisserait penser que cette société idéale, cette anticipation du Royaume de Dieu, est un paradis totalitaire. Mais comme on va le voir, un événement inattendu va la bouleverser, percer une brèche dans son système clos, et modifier en profondeur les hiérarchies, au point même de faire courir à son régime le risque d'un renversement et d'un éclatement en mettant en question le lieu même du pouvoir.

Détaillons ces points :

- Une société fermée : les Anges n'admettent pas d'intrus en leur sein et quand un étranger (en l'occurrence un humain) s'approche d'un peu trop près de leur univers céleste, ils tentent de le rejeter hors des frontières de leur société. Ils repèrent d'ailleurs de très loin toute présence étrangère "à son odeur", signe de son impureté, et s'efforcent de la repousser pour qu'elle ne pollue pas leur milieu (chapitre 6). En cas de contact avec un étranger, par définition impur, ils courent se purifier dans un fleuve de feu (chap. 36).

- Une société totalitaire : tous ses membres sont entièrement voués au service de leur Chef et à sa glorification. Les déviants, tels Aza et Azaël, qui veulent ouvrir la société aux étrangers, sont bannis (chap. 4). Tout membre qui glorifie le Chef à contre-temps, est puni de mort (chap. 47). Le pouvoir du Chef est omniprésent et omniscient et il l'exerce sans partage sur toute l'étendue de son Royaume.

- Une société de fonctionnaires : chaque Ange est chargé d'une fonction très précise qui est sa raison d'être au sein d'une grande machinerie où chacun est un rouage auquel il n'échappe pas. Les Anges reçoivent leur nourriture, le feu divin, du Chef suprême qui en est la source intarissable et qui la distribue et la répartit à tous selon leur degré dans la hiérarchie sociale. Chaque groupe d'anges est chapeauté par un chef de groupe que tous ses subordonnés révèrent et auxquels ils doivent un respect strictement délimité : c'est la hiérarchie des honneurs défini au chapitre 18. Souvent l'organisation des groupes d'anges est de type militaire : c'est par exemple le cas de ceux qui sont subordonnés au super-intendant Kerouviel (chap. 22).

- Une société de masse : la société des Anges comprend un nombre extraordinaire d'éléments qui ne se différencient que par les fonctions qu'ils remplissent, en groupe ou individuellement. Ils n'ont droit à la parole que pour chanter les louanges de leur Chef, toujours en choeur et dresser au garde-à-vous. Les Anges ont certes des noms, mais les individus en tant que tel sont essentiellement anonymes : leur nom est soit un nom fonctionnel qui exprime leur place et leur fonction, soit un nom qui n'est qu'un appendice du nom de leur Roi, qu'ils portent comme un étendard et pour marquer leur total subordination. Mais la grande masse des membres de cette société est totalement anonyme. Malgré son caractère massif, il règne un équilibre parfait entre les membres de cette société, qui ont chacun une place strictement délimitée. Il arrive même que leur Chef les prive momentanément de leur identité fonctionnelle, change leur sexe, leur forme, leur éclat lumineux afin qu'ils éprouvent devant lui une peur panique et qu'ils acceptent son autorité et son pouvoir ("le joug du Royaume") de façon pleine et entière et qu'ils exaltent sa puissance de tout leur coeur. Ce n'est qu'après qu'ils retrouvent leur semblant d'identité (chap. 35).

- Une société hiérarchisée à l'extrême : la société des Anges n'est pas une société d'égaux. L'ordre règne, sans faille aucune, à tous les niveaux. Le moindre écart dans l'ordre prescrit est puni de mort : le Chef suprême pointe sont doigt sur les groupes d'anges qui manquent à l'ordre approprié, un feu dévorant en surgit et les consume d'un seul coup (chap. 40). Puis il remplace immédiatement les Anges détruits par d'autres identiques à eux qui prennent leur place dans l'harmonie collective. La hiérarchie est signifiée par la taille spécifique, le nombre d'ailes et d'yeux, l'intensité lumineuse de chacun, strictement mesurée. Nul ne conteste sa place dans la hiérarchie. Leur zèle pour servir le Chef ne dérive jamais en rivalité. Un protocole précis règle les relations entre les chefs et leurs subordonnés (chap. 17).

- Une société ultra-conformiste : il n'est pas le moindre espace de liberté et aucune initiative n'est permise. Les Anges sont des êtres grégaires qui s'imitent les uns les autres et remplissent leur fonction de conserve.

Ces éléments sont très éloquents. Une société dont Dieu est le Souverain direct, qui fonctionne de façon parfaite, et c'est le cas de la société des Anges, est, malgré son harmonie et sa magnificence, une société inhumaine. Mais ce n'est là qu'une partie de la description que nous propose le Libre d'Hénoch hébreu. Cette structure normale du Royaume du ciel est pourtant susceptible d'être complètement bouleversée. Une sorte de révolution, provoquée par le Chef suprême lui-même, introduit au sein de cette société, un tumulte et un désordre inouï. Ce remue-ménage qui atteint une société organisée à l'extrême et que rien ne devrait perturber procède curieusement de l'arrivée en son sein d'un étranger. En principe, nul allogène n'est autorisé à pénétrer le corps social fermé des Anges, ni même à s'en approcher de trop près, de sorte que son odeur ne pollue pas leur monde parfumé. Quand il est fait violence victorieusement à cette xénophobie des Anges du ciel, une réorganisation complète de leur société ultra-conservatrice se produit ainsi qu'une redistribution du pouvoir. Comment un étranger réussit-il à traverser les frontières de cet univers clos ? Attardons-nous un peu sur cette ingérence extérieure. Cet étranger, évidemment, est un homme, c'est-à-dire le membre d'une société d'hommes vivant dans des conditions terrestres ordinaires : sa durée de vie est limitée, la violence entre les membres de la société est affaire courante, les luttes, dysfonctionnements, révoltes contre les chefs, violations des interdits, bref, tous les aléas de la vie sociale dans un univers vide de la présence souveraine de Dieu sont son lot quotidien. La société des hommes s'oppose à la société des Anges comme l'imperfection à la perfection, la liberté à l'ordre, la cacophonie à l'euphonie, la passion à la raison, la désobéissance à l'obéissance. La société des hommes est sans cesse jugée - et très sévèrement - par la société des Anges réunie en Tribunal autour du grand Chef (chap. 28 à 32), qui envoie des mouchards pour l'observer et rapporter ses turpitudes avec acribie. Elle subit aussi les intrusions fréquentes de membres de la société du ciel qui exercent leur vindicte sur une race humaine aussi fragile qu'incorrigible (chap. 28). Les Anges s'étaient depuis le début opposés à la création de l'homme (chap. 4) et avaient réussi à persuader le grand Monarque de quitter la terre où il séjournait (chap. 5) pour rejoindre le Ciel. La liste des griefs des Anges envers les hommes est longue (chap. 48C). Le choc de l'arrivée d'un homme dans un milieu aussi hostile à tout ce qui est humain était donc prévisible. Mais pourquoi un habitant de la terre est-il introduit dans la société du ciel ?

Pour être un témoin éternel de la malignité de ses propres frères les hommes qui furent balayés par un déluge (chap. 4). Et parce qu'il est le favori du Roi, pour ses vertus sa justice et sa fidélité (chap. 6). Enfin, parce qu'il est l'homme le meilleur, celui qui justifie la création d'une race humaine sur la terre. Autrement dit, cet homme, Hénoch, est précisément la réalisation idéale de l'oeuvre du Créateur, celui qui correspond exactement à l'idée que le Roi s'était fait de l'homme. L'homme idéal, élevé dans les cieux, est introduit dans une société idéale, la société des Anges (chap. 7). De cette nouvelle socialisation résulte un processus de naturalisation : Hénoch est transformé en archange (chap. 15), on lui donne un nouveau nom, un nouvel habit, une nouvelle coiffe (chap. 12). On lui transmet la connaissance de tous les secrets du Royaume du ciel dont il devient un membre à part entière (chap. 10).
Mais Hénoch, devenu le prince angélique Métatron, ne devient par un membre ordinaire de la société des Anges. Il est élevé à la plus haute distinction : il devient le chef du monde des Anges, le second du Roi, dont il prend le nom et auprès duquel il se tient, sur un trône semblable à celui du grand Chef. Ce nouveau Seigneur, ou "Petit Seigneur", remplit désormais plusieurs fonctions : il sert le Trône de gloire, régente le Royaume du ciel, mais aussi y accueille les visiteurs et plaide en faveur des hommes. Un étranger, "enfant de la femme", est donc devenu le premier des archanges et s'est fait admettre, à l'instigation du Roi, dans la société des Ange. Constatons d'abord qu'il s'agit d'une sorte d'incarnation à l'envers : dans ce dernier cas, un "fils de Dieu" descend sur terre et prend la forme d'un homme pour régner spirituellement sur la société des hommes et pour lui venir en aide. Dans le cas d'Hénoch, un fils d'homme et de femme monte au ciel, prend la forme d'un "fils de Dieu", devient le régent de la société des Anges et vient en aide aux hommes. Il est même tout à fait imaginable que le concept d'incarnation développé au début du christianisme ne soit pas autre chose que l'inversion du concept apocalyptique très ancien d'angélomorphose de l'homme. De même que le Christ est un "étranger" (zar, selon les Odes de Salomon), un "allogène" dans des textes gnostiques, vis-à-vis de ce monde terrestre, de même Hénoch est un étranger et un nouveau venu pour le monde céleste. On pourrait multiplier les points communs et élaborer une typologie très précise de l'inversion christologique de la tradition hénochienne. Mais tel n'est pas notre propos.
Regardons de plus près le nature du bouleversement que l'avènement d'un humain provoque dans le monde ordonné, hiérarchisé et totalitaire des Anges. Ceux-ci cessent d'être directement dépendant du grand Roi et subordonnés à lui : son autorité s'exerce désormais sur eux par l'intermédiaire d'un étranger naturalisé, qui s'interpose entre eux et la puissance absolue du Chef et joue le rôle de premier ministre ou de vizir (chap. 10). Les Anges tremblent de peur devant lui et tombent sur la face en signe de subordination quand ils aperçoivent leur gouverneur quand il paraît devant eux munis des insignes de majesté que lui a donnés le Roi (chap. 14). Ils sont soumis à son jugement et obéissent à ses commandements (chap. 16). De l'intronisation d'Hénoch comme représentant de l'autorité souveraine sur la société des Anges résulte un retrait de la personne du Roi, qui se retire au plus haut des cieux et ne gouverne plus directement son Royaume céleste ; le lieu de sa gloire n'est d'ailleurs pas même connu des Anges (chap. 1 et voir chap. 48, textes cités note 4). Le pouvoir divin ne s'exerce plus depuis son lieu d'origine, qui devient objet de mystère. Comme le Roi avait quitté la société des hommes à l'époque de déluge et s'était retiré dans le ciel à l'instigation des Anges zélés, il se retire de la société des Anges qu'il ne gouverne plus que par le biais d'Hénoch-Métatron, qui seul peut accéder à la présence du Roi et transmet ses directives. Le Roi est désormais absent de son propre Royaume, mais la continuité du pouvoir est assuré par son favori, qui est un étranger, un humain venu de la terre. Cette délégation du pouvoir à un homme vertueux et juste qui l'assume en conformité à la loi d'un Souverain caché traduit-elle un idéal politique plus ou moins conscient en vogue dans les milieux où les traditions hénochiennes ont été transmises ? Et dans l'affirmative, de quel idéal s'agit-il ?

Tentons de répondre à cette question difficile avec toute la prudence qui s'impose. L'irruption d'un intermédiaire dans la société des Anges ne paraît pas répondre à une nécessité intérieure à cette société. Mais plutôt, elle semble s'imposer comme une exigence de l'instance suprême du pouvoir qui s'y exerce. Le Monarque, origine absolue du pouvoir, est pris dans une sorte de spirale ascendante qui l'entraîne peu à peu à s'élever toujours plus haut ; il quitte d'abord la terre pour rejoindre le ciel, ensuite il s'élève des cieux inférieurs vers les cieux supérieurs, enfin, des écrits appartenant à la littérature des Palais (cités chap. 48, note 4) décrivent son ascension vers des hauteurs inaccessibles, des "cieux en nombres infinis" dit un texte. Cette retraite infinie du pouvoir, un verset des Psaumes est censé y faire allusion : "Le Très-Haut habite dans le mystère" (91:1). Mystère auxquels même les Anges n'ont pas accès. Ce sentiment d'une disparition progressive et irrémédiable de la source de l'autorité et de la loi, qui laisse derrière elle un médiateur qui est à la fois homme et archange, et qui assume et représente la continuité du régime malgré l'éloignement du Roi, correspond certainement à une réalité vécue dans les milieux juifs de la fin de l'Antiquité, quand la perte totale d'une autorité politique nationale juive a sonné le glas des espoirs de victoire immédiate contre la puissance romaine. L'idéal alors, ce n'était plus la constitution d'une société humaine organisée selon le modèle de la société des Anges, qui ne pouvait plus contenir en son sein la source d'un pouvoir qui lui échappait. L'idéal devenait moins ambitieux et se réduisait à l'espoir d'une persistance de la relation avec la source du pouvoir suprême, qu'un intermédiaire, représentant à la foi la société des hommes et la société des Anges auprès du Roi mystérieux était seul capable de réaliser. Le rêve d'un gouvernement direct par la toute-puissance divine était épuisé, puisque même le Royaume des cieux était vide de la présence immédiate du Dieu-Roi et que la société parfaite des Anges n'avait pas été était capable de la retenir auprès d'elle. Désormais, l'univers d'en haut comme celui d'en bas devaient être gouvernés par un vice-roi, c'est-à-dire par un être qui reste lié au roi, mais qui n'est pas le roi, par une sorte de double ou succédané du pouvoir absolu, qui cessait d'être reconnaissable comme tel et de régler en personne la marche de l'histoire. L'intronisation d'Hénoch-Métatron comme "petit Seigneur" était un événement dans le ciel qui donnait au "grand Seigneur" la possibilité de se retirer dans son mystère sans provoquer d'anarchie ou d'anomie. Il ouvrait un espace où l'homme, élu "petit Seigneur", détenteur des secrets de la création et maître du ciel, pouvait désormais assumer la loi du "grand Seigneur" en conservant une distance vis-à-vis de lui. Il me semble que l'imaginaire religieux et social qui est derrière le récit de la passation de pouvoir entre le Dieu-Roi et son serviteur l'Homme-Ange a exprimé à sa façon la naissance d'une nouvelle gestion du rapport de la religion à la politique, qui s'est enracinée aussi bien dans le judaïsme que le christianisme, mais de façon différente. Dans le premier le pouvoir absolu ne pouvait désormais faire plus que se manifester sporadiquement dans les personnes de maîtres et d'érudits qui connaissaient et possédaient la loi sans incarner sa Source suprême. La loi du Dieu-Roi prit la place du pôle de l'autorité royale, qui s'était elle-même éclipsée.

Il est possible je crois de tirer bien d'autres enseignements de la passation de pouvoir racontée dans le Livre d'Hénoch hébreu. Cette passation n'est cependant pas une abdication, et le récit du chapitre du 16 de cet ouvrage, qui raconte qu'un maître de la loi qui avait une fois confondu le Roi céleste et son tenant lieu entraîna l'humiliation de ce dernier, est éloquent à ce sujet. Même si, dans l'esprit des auteurs et des transmetteurs de ce livre, ce n'est pas Dieu qui gouverne directement les Anges et les hommes mais son Archange, l'erreur par excellence serait de prendre l'un pour l'autre et de confondre celui qui exerce l'autorité avec le principe de l'autorité et sa source. Le pouvoir effectif n'est jamais au pire qu'un simulacre et au mieux qu'une représentation du pouvoir réel, qui demeure à jamais enfermé dans son "mystère". Entre l'un et l'autre un "Rideau" est tiré (chap. 45), Rideau céleste dont la face intérieure porte les figures dessinées de tous les événements et de tous les personnages de l'histoire passée, présente et future, dont le Livre d'Hénoch dresse une liste non exhaustive, comme pour dire que seul celui qui se tient derrière le Rideau, du côté du Trône du Roi caché, est en mesure de savoir qu'un sens oriente cette histoire et que nul ne saurait l'énoncer. A moins qu'il ait franchit ce Rideau, ce que même les Anges ne peuvent faire.

Annotations
1 - La science des religions ne cherche pas des lois qui gouvernent les religions et permettraient de les expliquer. L'extrême complexité des phénomènes religieux rend impossible la formulation d'une loi quelconque.
2 - Cette science sans loi comporte un élément d'anarchie et de hasard lié à l'idiosyncrasie des chercheurs. Or le hasard est créateur. Donc la science des religions est une science qui n'est pas essentiellement descriptive mais créatrice. Quand elle est desctructive elle manque de redondance ou de mémoire.
3 - La science des religions comme science créatrice produit un savoir qui n'est pas seulement un stock d'informations sans liens, mais un système complexe qui ne peut être le pur reflet de l'objet de son étude.
4 - Cette complexité, parce qu'elle est liée au hasard et qu'elle est créatrice, ne peut s'exprimer que sous la forme d'une oeuvre d'art.
5 - Cette oeuvre d'art, de type essentiellement littéraire, est une création nouvelle, une image nouvelle d'une religion donnée.
6 - Son degré de vérité depend de sa capacité à intégrer le plus grand nombre possible d'informations apparemment contradictoires tout en demeurant cohérente, même si cette cohérence peut être très difficile à saisir.
7 - Une religion est un super-phénomène au sens où elle comporte une pluralité de phénomènes à des niveaux d'expression différents. Tout objet humain pour la science ne peut être qu'un super-phénomène. Or un super-phénomène est d'une complexité telle qu'il ne peut être appréhendé à travers des lois. Il est le fruit d'un nombre de faits de hasards quasi infini.

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Dernière révision : 10 décembre 2017.