Les Anges |
Extrait de "La Mystique divine distinguée des contrefaçons diaboliques et des analogies humaines", par M. J. Ribet, Paris, Poussielgue Frères, 1879, tome second : Les phénomènes mystiques distincts de la contemplation - Phénomènes intellectuels : les visions, Chap. VIII : Les objets de la vision surnaturelle - Les Anges.
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LES OBJETS DE LA VISION SURNATURELLE
LES ANGES
Les Anges se manifestent en vision intellectuelle, en vision imaginaire, en
vision corporelle. - Nature et forme des corps qu'ils revêtent. - Les
circonstances où ils se montrent. - Ils apparaissent à l'autel pendant le saint
sacrifice et distribuent la sainte Eucharistie. - Ils avertissent les amis de
Dieu de l'heure de la mort, assistent à leurs derniers moments, et transportent
leurs âmes au ciel. - Ils combattent visiblement les ennemis de Dieu et de ses
saints, et prêtent leur concours dans les batailles. - Quels sont les Anges
susceptibles de ces missions ? - Les trois nommés dans l'Écriture : Michel,
Gabriel et Raphaël. - Les Anges gardiens . - Leur intervention ordinaire. -
Nouveaux Anges gardiens donnés à quelques Ames.
I. - La théologie chrétienne fait la plus large part aux Anges dans les
apparitions surnaturelles. Ces esprits célestes sont les messagers de Dieu, et
la plupart des interventions extraordinaires dans le monde des créatures
s'accomplissent par leur ministère. Les faits sont innombrables, et ils ne
sauraient, dans leur ensemble, être révoqués en doute par quiconque a quelque
teinture, fût-ce la plus légère, de l'histoire religieuse.
Il est d'abord incontestable qu'ils peuvent être l'objet d'une vision
intellectuelle. Cette sorte de vision est même la plus proportionnée, et, à vrai
dire, la seule connaturelle à l'immatérialité de ces purs esprits. Si, de fait,
elle se produit moins souvent que les deux autres, c'est parce que celles-ci
conviennent mieux à la nature sensible de l'homme, à qui s'adressent ces
manifestations. Il s'en rencontre cependant plus d'un exemple. Le Sauveur Jésus
et sa très-sainte Mère apparaissent rarement sans cette escorte des Anges.
Sainte Thérèse, dans une apparition que nous avons rapportée, vit autour de la
bienheureuse Vierge une multitude de ces esprits célestes, non sous une forme
sensible, mais par un simple regard de l'esprit, parce que, nous dit-elle
(Additions à sa Vie), "la vision était intellectuelle."
II. - Après la révélation intellectuelle, la plus accommodée à la nature des
Anges est celle qui s'accomplit dans l'imagination. Tant qu'ils ne revêtent que
des formes idéales dans notre esprit, il semble qu'ils ne perdent pas encore
leur qualité d'esprits purs.
L'échelle (Gen. XXVIII, 12) mystérieuse montrée à Jacob pendant son sommeil, et
le long de laquelle les Anges de Dieu montaient et descendaient, est le premier
et le plus mémorable exemple qui soit expressément mentionné dans l'Écriture
d'apparition imaginaire accomplie par les Anges ; mais il n'est pas le seul.
Plus d'une fois on y voit les esprits célestes venir annoncer les volontés
divines aux hommes, soit pendant leur sommeil, comme à Élie (III Reg. XIX, 5)
fuyant la colère de Jézabel, s'endormant découragé dans le désert, et réveillé à
deux reprises par un ange ; soit en simple vision, ainsi qu'il arrive à
plusieurs prophètes, en particulier à Daniel (Daniel VIII, 16 ; IX, 21 ; I, 20,
XII), à Zacharie (Zachar. I, 13, 19), à saint Jean dans l'Apocalypse (Apoc.
Passim), et à plusieurs autres personnages ; à saint Joseph (Matth. 1, 20 ; II,
13, 19, 22), quatre fois averti par un ange des desseins du Seigneur, au
centurion Corneille (Act. X, 3), à saint Paul (Act. XXVII, 23).
Les faits de ce genre ne se comptent pas dans l'histoire des Saints : qu'il nous
suffise de rapporter les deux suivants.
La bienheureuse Colette (Et. De Juliers. BB. 6 mart., t.7, p.559, n.88) eut un
jour une vision semblable à celle du patriarche Jacob. Les habitants d'une noble
maison faisaient de larges aumônes à la communauté : la sainte et ses compagnes
y .répondaient par de ferventes prières. Or l'humble servante de Dieu vit une
fois, vers le milieu de la nuit, une grande lumière resplendir sur cette maison,
et une multitude d'anges qui la défendaient contre les incursions des esprits
malfaisants ; puis une échelle d'or allant de cette maison au ciel, et les Anges
qui montaient et descendaient, présentant à Dieu les prières de la bienheureuse
et les aumônes que ces bienfaiteurs faisaient à elle et à ses religieuses.
Colette appela une de ses sœurs pour lui montrer cette douce vision ; mais
celle-ci ne parvint à l'apercevoir qu'après que sa sainte mère eut demandé pour
elle cette grâce.
Tandis que saint Thomas d'Aquin (Guill. De Thoco. BB. 7 mart., p.659, n.11) à
peine âgé de vingt ans, était renfermé dans un donjon par la tyrannie de ses
frères, qui prétendaient le détourner de la vie religieuse, on introduisit dans
sa prison une créature d'une perfide beauté, ayant toutes les audaces du mal, et
qui reçut la hideuse mission de vaincre, par tous les moyens, la constance du
magnanime jeune homme. Mais lui, qui déjà avait juré de n'avoir d'autre épouse
que la divine Sagesse, dès qu'il vit ce suppôt du démon, quoique ému d'abord
dans ses sens d'un trouble jusqu'alors inconnu, s'arma d'un tison, et, plein
d'une noble colère, pourchassa l'infâme hors de sa cellule. Puis, de ce tison
parquant une croix sur la muraille, il se prosterne et demande à Dieu avec
larmes la grâce d'une perpétuelle vigilance. Tandis qu'il mêlait ainsi ses
pleurs à sa prière, il s'endormit, et durant son sommeil il vit deux Anges
descendre du ciel, attacher à ses reins une ceinture mystérieuse, en lui disant
: "De la part de Dieu, nous te ceignons, ainsi que tu l'as demandé, du cordon de
la chasteté, qu'aucun effort du démon ne pourra vaincre désormais ; ce que la
vertu humaine ne saurait mériter, la Bonté divine te l'accorde en pur don." A
partir de ce moment, le Docteur angélique ne connaîtra plus les révoltes de la
chair.
III. - Quelque opposées que puissent paraître à la nature de purs esprits les
formes matérielles, les Anges se sont manifestés sous ces dehors aux hommes, et
le fait est tellement constant qu'il y aurait une insigne témérité à le
contester.
Dans l'Ancien Testament, les messagers célestes appariassent sous forme humaine
à une foule de personnages : à Abraham (Gen. XVIII, 2 et seq.. - XXII, 11), à
Lot (Gen. XIX, 1), à Jacob (Gen. XXXII, 24), à Balaam (Num. XII, 31), à Josué
(Jos. V, 13), à Gédéon (Jud. VI, 12), à David (II Reg. XXIV, 17), à Tobie (Tob.
V-XII) et à plusieurs autres.
Dans le Nouveau Testament, c'est l'ange Gabriel (Luc I, 28) qui se présente
visiblement à la bienheureuse Vierge Marie pour lui annoncer le mystère de
l'Incarnation ; le même ange prédit à Zacharie (Luc I, 11) la naissance de
Jean-Baptiste ; les Anges servent le Sauveur dans le désert (Matth. IV, 11 -
Marc I, 13) ; ils apparaissent aux saintes femmes après la résurrection (Matth.
XXVIII, 3 - Luc XXIV, 4 - Joan XX, 12) ; c'est un ange (Act. V, 19) qui délivre
les apôtres et leur ordonne de prêcher Jésus-Christ dans le temple ; un ange
encore (Act. XII, 7), qui fait sortir Pierre de sa prison et l'accompagne à
travers les rues, jusqu'aux portes de Jérusalem.
Devant ces témoignages aussi nombreux que formels, Suarez (De Angelis, l.4,
c.33, n.3, p.536) n'hésite pas à conclure que cette vérité a la certitude même
de la foi. L'histoire confirme ces récits de l'Ecriture par de nouveaux récits.
Les Bollandistes signalent plus de cent exemples de ces apparitions, en traitant
de saint Michel et des autres Anges (BB. 29 sept., t.48, p.38-124).
IV. - Les Anges revêtent donc des apparences corporelles, et avertissent les
hommes de leur présence en frappant leurs sens. Le sentiment commun (Suarez, de
Angelis, l.4, C.34, n.5, p.542) des théologiens est qu'ils se composent des
corps avec l'air ambiant des lieux où ils paraissent, et leur donnent la forme
qu'ils veulent par une disposition et condensation convenables. Ainsi s'exprime
saint Thomas (Sum. 1.P., q.51, a.2, ad.3). Cependant ces esprits célestes, comme
l'enseigne encore expressément le même docteur (Ibid, a.3), et avec lui
l'ensemble de l'École, n'informent pas à la façon des corps vivants les corps
qu'ils revêtent : ils les meuvent, mais ne les animent pas.
Les formes par lesquelles ils se rendent visibles sont diverses. D'ordinaire (Bona.
De discr. Spir. C.19, n.7, p.308), c'est la figure humaine dans son expression
la plus belle et la plus pure ; l'enfant avec sa grâce et sa candeur, le jeune
homme resplendissant de force, de noblesse et de beauté. Le plus souvent ils ont
des ailes, ainsi qu'on le voit dans l'Écriture et que l'attestent les légendes
chrétiennes, pour signifier la sublimité de leur contemplation et la promptitude
avec laquelle ils exécutent les messages de Dieu. On croit que le vieillard
majestueux qui aborda saint Justin et détermina sa conversion au Christianisme,
en lui montrant dans les divines prophéties la sagesse que ce philosophe
poursuivait avec avidité, était un de ces esprits célestes (Tillemont, in S.
Just. a.4, t.2). Ils ont apparu sous les dehors de la pauvreté à plusieurs
serviteurs de Dieu célèbres par leur amour pour les pauvres, à saint Ives
(Processus de Vit. et Mirac. BB. 19 maii, t.17, p.555, n.44), par exemple, à la
vénérable Marie de Maillies (Processus de Vita et Mirac. BB. 28 mart., t.9,
p.736, n.13), à saint Philippe de Néri (J. Barnabei. BB. 26 maii, t.19, p.564,
n.248). Ils se révèlent encore sous l'aspect de globes lumineux, de flammes
splendides (BB. 29 sept., de S. Michael et omnibus Angelis, t.48, p.81, n.348).
En général, les apparences qu'ils empruntent expriment la grâce, l'agilité, la
force, la pureté, la lumière, l'amour. Rarement ils apparaissent sous la forme
d'animaux, et, quand cela arrive, c'est en recourant aux types les plus nobles
et les plus gracieux, comme ceux de l'agneau (De Lantages, Vie de la Vén. Mère
Agnès de Jésus, t.2, p.387), de la colombe ou autres semblables (BB. 1 jun,
t.21, p.149, n.21 - 2 jun, ibid., p.219, n.8).
V. - Les célestes messagers sont aux ordres de Dieu, et Dieu les envoie selon
ses desseins d'amour, de miséricorde, de justice sur les hommes. Ils
apparaissent autour du Verbe incarné à Bethléem, au désert, à Gethsémani, et ils
assistent l'homme dans les plus menus détails de la vie (Cf. De Lantages, Vie de
la Vén. Mère Agnès de Jésus, 3°p., c.17, t.2, p.386 - Nicephor. Vita S. Andreae
Soli. BB. Corollar. Ad 28 maii, t.19, p.28, n.52 et seq.). Énumérer toutes les
circonstances où ils interviennent est chose impossible. Nous ne mentionnerons
que les plus ordinaires.
En général, ils annoncent et exécutent les divines volontés, viennent en aide à
ceux qui les appellent ou qui invoquent le secours d'en haut ; ils conseillent,
réconfortent et récréent.
Nous avons vu qu'ils forment l'escorte ordinaire du Sauveur et de la Vierge
Marie dans leurs apparitions.
VI. - Ils entourent l'autel et se rendent souvent visibles au prêtre ou aux âmes
saintes pendant l'action du sacrifice. Saint Chrysostome, au rapport de saint
Nil (S. Nil. Oper. L.2, Epist. 294, Anastasio, Migne, Patr. Gr. T.79, col.346),
son contemporain et son disciple, voyait ces esprits bienheureux environner
l'église, particulièrement pendant le temps du sacrifice, et, dans sa joie, il
en faisait la confidence à ses amis. Dès que le prêtre commençait la divine
oblation, les Puissances bienheureuses descendaient, disait-il, du ciel,
revêtues de splendides ornements ; et, les pieds nus, les regards attentifs, la
face inclinée, ils entouraient l'autel dans l'attitude de l'adoration, immobiles
et silencieux, jusqu'à la consommation des redoutables mystères ; puis, se
répandant dans l'enceinte sacrée, ils assistaient invisiblement les évêques, les
prêtres et les diacres pendant qu'ils distribuaient aux fidèles le corps et le
sang du Sauveur.
Depuis le jour de son ordination jusqu'à sa mort, saint Samson (BB. 28 jul.,
t.33, p.583, n.44) de Dôle ne chanta jamais la messe sans voir à ses côtés les
Anges, qui plus d'une fois rompaient de leurs mains les espèces eucharistiques.
Le bienheureux Boniface (BB. 19 febr., t.6, p.157, n.23), évêque de Lausanne,
était fréquemment assisté à l'autel par deux Anges. Tandis que saint Oswald (BB.
28 febr., t.6, p.761, n.21), évêque d'York, n'étant encore que simple prêtre,
disait un jour la messe, le pauvre qui faisait l'office de servant aperçut tout
à coup, au moment de l'offertoire, un homme d'un aspect majestueux et céleste,
tenant entre ses mains un petit morceau de pain d'une extrême blancheur, qu'il
élevait jusqu'à sa tête avec un grand respect, et qui prit peu à peu des
proportions extraordinaires. Saisi de terreur, il s'enfuit hors de l'église ;
mais, de temps en temps, il entrebâillait la porte pour voir ce qui se passait à
l'autel : l'assistant mystérieux répondait à toutes les prières, et servit le
saint prêtre jusqu'à la fin du sacrifice. Sainte Catherine de Bologne (BB. 9
mart., t.8, p.38, n.8) entendit un jour les Anges répéter le SANCTUS du prêtre à
la messe, avec une suavité qui la ravit en extase.
Une apparition angélique assez souvent répétée est celle où ces esprits
bienheureux apportent la sainte communion à des âmes ferventes, avides de ce
pain céleste.
Le soldat saint Zozime (BB. 19 jun, t.20, p.678, n.7), martyrisé en Pisidie,
sous Trajan, après avoir subi d'horribles tortures, était depuis trois jours
dans sa prison sans avoir goûté aucune nourriture, lorsqu'il vit entrer deux
enfants, ou plutôt deux Anges, dont l'un portait le pain de l'Eucharistie, et
l'autre un vase plein d'eau ; "Prends, lui dirent-ils, le présent que Dieu
t'envoie." Le martyr prit l'aliment qui lui était offert, puis rendant grâces :
"Je vous bénis, Seigneur, s'écria-t-il, parce que vous avez eu pitié de votre
serviteur, et que, loin de me délaisser, vous m'avez rassasié de votre céleste
nourriture. Je louerai et célébrerai à jamais votre gloire et votre
magnificence." Quand le jour fut venu, le président ordonna qu'on amenât le
martyr devant son tribunal. Zozime comparut, le visage joyeux et sans aucune
trace de fatigue, ce qui jeta dans la stupeur le juge et les bourreaux, qui
s'attendaient à le trouver exténué par les tourments et par la faim.
Saint Stanislas Kostka (Cepari, Vie du B. Stanislas Kostka, n.4, p.15, et n.7,
p.27) reçut une première fois la même faveur pendant une grave maladie qu'il
fit, à Vienne, dans la maison d'un luthérien : deux Anges lui apportèrent le
saint Viatique, qu'il demandait vainement aux hommes. Une autre fois, entre
Augsbourg et Dilingue, étant entré dans une église qui se trouvait sur son
chemin, pour y entendre la messe et y communier, il ne tarda pas à s'apercevoir
qu'il était dans un temple protestant. Il ressentit une douleur extrême de voir
les saints mystères profanés par les hérétiques, et il en fit à Dieu les
plaintes les plus touchantes. Pendant qu'il se plaignait ainsi avec une grande
abondance de larmes, il vit venir à lui une troupe d'anges ; l'un d'eux, qui
tenait l'Eucharistie entre ses mains, s'approcha de lui avec un air plein de
majesté, le communia, et le laissa comblé de joie dans la possession de
Jésus-Christ. L'Église (Brev. Rom. Pro aliq. Locis. 13 nov., lect 5) rappelle
ces merveilles dans la légende du saint et à la secrète de la messe qu'elle
autorise en son honneur.
Les saints qui ont ainsi reçu la divine Eucharistie par le ministère des esprits
célestes, sont en grand nombre. Entre plusieurs autres, nous pouvons ajouter aux
noms déjà cités, ceux de saint Bonaventure (BB. 14 jul., t.30, p.807, n.28), de
la vénérable Ida (Hugues de Flore, BB. 13 april., t.11, p.164, n.20) religieuse
cistercienne, de sainte Agnès (Raymund. Capuan. BB. 20 april., t.11, p.795,
n.26) de Montepulciano, de la bienheureuse Véronique (Isid. De Isolano. BB. 13
jan., t.2, p.206, n.3) de Binasco, de la vénérable mère Agnès de Jésus (De
Lantages, 1°P., c.11, t.1, p.121 et suiv.).
Parfois les Anges font escorte aux saintes âmes au moment où elles vont recevoir
Notre-Seigneur ou qu'elles le portent avec elles. La bienheureuse Lutgarde
(Thom. Cantipratan. 16 jun., t.24, p.203, n.39), ayant peine à marcher à cause
de sa faiblesse, était soutenue par deux Anges, qui la conduisaient à l'autel et
la ramenaient à sa place. La sainte pénitente Eudoce (BB. 1 mart., t.7, p.19,
n.44), de Samarie, martyrisée à Héliopolis, sous Trajan, avant de se livrer aux
satellites venus pour l'arrêter, cache dans son sein une parcelle de la divine
Eucharistie, et aussitôt elle voit marcher devant elle un ange, sous la forme
d'un jeune homme vêtu de blanc, portant dans ses mains un flambeau dont il
éclaire les pas de la martyre dans l'obscurité profonde de la nuit, sans que les
soldats aperçoivent ni le guide ni la lumière.
VII. - Un autre office que les Anges rendent fréquemment aux amis de Dieu, est
de les avertir de leur mort prochaine. Nous avons déjà signalé ce fait, au
chapitre précédent, en parlant de l'apparition de la bienheureuse Vierge Marie à
saint Félix de Valois quelques jours avant sa mort. On le rapporte également de
saint Siméon (BB. 24 maii, t.18, p.396, n.248) Stylite le Jeune, de saint Maxime
(BB. 2 jan., t.1, p.94, n.26) martyr, de saint Guédas (BB. 29 jan., t.3, p.578,
n.29), abbé de Ruy en Bretagne, de sainte Aldegonde (BB. 30 jan., t.3, p.652) et
d'un grand nombre d'autres.
Plus fréquemment encore, ils assistent les saints à l'heure de la mort, rendant
leur présence visible, pour les soutenir dans cette lutte dernière, et pour
ajouter encore à l'impatience de leurs désirs.
Saint Vincent (Act. Martyr. n.8, p.394), l'illustre martyr de Saragosse, après
des supplices inouïs supportés avec une force d'âme magnifique, est jeté, les
ceps aux pieds, dans un cachot ténébreux, dont le sol avait été semé de débris
de pots cassés, qui déchirent ses blessures et en ravivent la douleur. Mais,
tout à coup, l'obscurité de cette prison se dissipe, une céleste lumière la
remplit, les entraves se brisent. Ces têts aigus se changent en fleurs
odorantes, qui font au martyr une couche délicieuse. Une multitude d'anges
l'environnent, lui parlent, le félicitent de sa victoire. "Reconnais, ô
vainqueur invincible, lui disent-ils, Celui pour qui tu as si vaillamment
combattu ; Lui-même, qui t'a rendu victorieux au milieu des tourments, tient
dans sa main la couronne de la gloire qu'il t'a préparée. La lutte est finie, et
l'heure va sonner où, dépouillant ce fardeau de la mortalité, tu seras réuni au
chœur des bienheureux." Et tous, unissant leurs voix dans un même concert de
louanges, font retentir ces voûtes sombres des accents les plus mélodieux.
Les martyrs qui ont été soutenus dans leurs combats par les Anges de Dieu sont
en grand nombre. Les quarante légionnaires de Sébaste, célébrés par saint Basile
(S. Basil. Hom. 19 in SS. Quadrag. Martyres, n.7, Migne, t.31, col.519) ; sainte
Agnès de Rome, qui le fut par saint Ambroise (S. Ambr. BB. 21 jan., t.2, p.716,
n.8) ; saint Constance (BB. 29 jan., t.3, p.544, n.13), évêque de Pérouse, et
une infinité d'autres ont reçu cette assistance céleste.
Les serviteurs de Dieu qui, sans donner leur sang pour Jésus-Christ, ont
cependant mérité la même faveur, sont plus nombreux encore. Parmi tant de noms,
nous ne citerons que celui de saint Antoine. Son historien, l'illustre Athanase
(Vita S. Antonii, n.92 (Versio Evagrii). Migne, t.26, col.971), raconte qu'au
moment où son âme allait s'envoler, le visage de ce grand patriarche des
cénobites s'éclaira d'une douce lumière, et ses yeux se reposèrent, avec la joie
qu'on éprouve à voir des amis, sur les Anges descendus pour recueillir son âme
et la porter au ciel.
Conduire et déposer les âmes pures dans le sein de Dieu, tel est le principal
office des esprits célestes, et voilà pourquoi ils apparaissent si fréquemment à
la mort des prédestinés. Dans la même Vie du grand solitaire, saint Athanase
(Ibid., n.60, col.930) rapporte qu'un jour Antoine, assis au sommet de la
montagne, porta tout à coup ses regards en haut ; il voyait une âme inconnue
s'élever vers les célestes demeures, et les Anges, joyeux, venir à sa rencontre.
S'étant mis en prière, il demanda à Dieu de lui faire connaître quel était ce
bienheureux, et aussitôt une voix se fit entendre et lui dit que c'était l'âme
du moine Ammon , qui venait de mourir au désert de Nitrie. Au rapport de saint
Jérôme (Vita S. Pauli primi eremitae, n.14. Migne, t.23, col.27), Antoine eut
encore le même spectacle quand il vit l'âme de Paul, premier ermite, s'envoler
au ciel, resplendissante de blancheur, au milieu des phalanges angéliques, des
chœurs des prophètes et des apôtres.
Des chants harmonieux accompagnent ordinairement ces apparitions célestes ; et
ont transformé plus d'une fois les funérailles des saints en des manifestations
de joie et de triomphe. Il en fut ainsi aux obsèques de saint Martin, selon ses
deux premiers historiens, Sulpice Sévère (Epist. 3 ad Bassulam. Migne, t.20,
col.184) et Grégoire (De mirac. S. Martini, l.1, c.5. Migne, t.71, col.919) de
Tours. On rapporte la même chose de plusieurs serviteurs et servantes de Dieu,
entre autres de saint Nicolas (Brev. Rom. 6 dec., lect.6) de Myre, de saint
Walfrid (Andreas. Abb. Montis-Viridis. BB. 15 febr., t.5, p.846, n.8), premier
abbé du monastère du Mont-Vert en Toscane, de saint Laurent Justinien (Bernardus
Justinianus. BB. 8 jan., t.1, p.563, n.63), de sainte Romule (Greg. Magn. Dialog.
L.4, c.15 - Migne, t.77, col.345), de la bienheureuse Colette (Petrus a Vallibus.
BB. 6 mart., t.7, p.579, n.196, 200), de la vénérable Marie de Maillies (Proces.
De Virt. Et Mirac. BB. 28 mart., t.9, p.745, n.8).
VIII. - Les Anges apparaissent parfois pour protéger visiblement les saintes
causes et pour réprimer l'audace des méchants. L'Écriture en contient des
exemples mémorables. L'ange du Seigneur frappe en une nuit l'armée du roi
d'Assyrie, Sennachérib (IV Reg. XIX, 35). Un ange arrête l'ânesse de Balaam (Num.
XXII, 22) et menace ce prophète cupide du glaive qu'il tient dans sa main.
Héliodore (II Mach. III, 26 et 26) est fustigé par les Anges au moment où il
tente de s'emparer des trésors du temple.
La milice céleste intervient aussi dans les batailles en faveur des amis de Dieu
et de la justice. Judas Machabée (II Mach. X, 29, 30) combattait avec les siens
les hordes de Timothée. Au plus fort de la mêlée, les ennemis des Juifs voient
descendre du ciel cinq guerriers montés sur des chevaux, à l'attitude noble et
fière, qui soutiennent et conduisent les adorateurs du vrai Dieu. Deux d'entre
eux se tiennent autour de Machabée et le protègent de leurs armes ; les autres
lancent des traits et des foudres contre ses ennemis, qui, frappés d'aveuglement
et en complet désarroi, tombent pêle-mêle devant eux. Dans une autre rencontre
(II Mach. XI, 6, 8), au moment où Machabée et ses soldats sortaient de Jérusalem
pour aller au-devant de l'armée de Lysias, un homme à cheval, revêtu d'un habit
blanc, avec des armes d'or et une lance à la main, parut tout à coup, marchant
devant eux, comme pour les exciter au combat.
Bénadab, roi de Syrie, irrité de voir ses ruses de guerre découvertes au roi
d'Israël par Élisée, fait cerner par ses troupes pendant la nuit la ville de
Dothar, où se trouvait le prophète. Au lever du jour, le serviteur de l'homme de
Dieu vient, en tremblant, lui apprendre que l'armée syrienne, avec ses chevaux
et ses chars, entoure les remparts. "Sois sans crainte, lui répond Élisée, il y
a plus de monde avec nous qu'il n'y en avec eux." Puis, se mettant en prière :
"Seigneur, dit-il, ouvrez-lui les yeux pour qu'il voie." Le Seigneur ouvrit les
yeux à ce serviteur, et il vit la montagne pleine de chevaux et de chariots de
feu, qui étaient tout autour d'Élisée (IV Reg. VI, 15-17).
Les légendes chrétiennes abondent en semblables récits, et elles ont
vraisemblablement donné lieu en Portugal, en France et en d'autres pays, à
l'institution d'ordres de chevalerie sous le patronage de saint Michel, prince
de la milice céleste (BB. 29 sept., t.48, p.86-89, n.372 et seq.). Un fait d'une
authenticité incontestable, c'est l'assistance que donnèrent les Anges à saint
Wenceslas , duc de Bohème, dans un combat singulier contre Radislas, prince de
Gurcine, comme on peut le voir dans le Bréviaire romain, à la fête de ce saint
(28 sept., lect.6). Il est pareillement rapporté dans la vie de l'empereur saint
Henri, qu'il vit plus d'une fois l'ange du Seigneur et les saints martyrs ses
protecteurs combattant pour lui au premier front de bataille.
IX. - Quels sont les Anges qui apparaissent ainsi aux hommes ?
Les auteurs se partagent en deux opinions. La première soutient qu'une partie
des Anges n'est jamais députée vers les créatures inférieures, et attribue cette
fonction aux moindres ordres de la hiérarchie céleste. Elle divise les esprits
bienheureux en deux parts : les assistants, qui ne sortent jamais de devant la
face de Dieu, et les ministres qui interviennent dans le monde matériel et
humain. Selon saint Grégoire le Grand (Homil. 34 in Evang. n.8 Migne, t.76,
1250), les deux derniers ordres sont seuls envoyés, les Anges pour les missions
communes, et les Archanges pour les plus grandes. Saint Thomas (Sum. 1.P.,
q.112, a.2) pense que les cinq derniers ordres peuvent être députés, et que les
quatre premiers, savoir : les Séraphins, les Chérubins, les Trônes et les
Dominations, ne sont point employés à cet office. Suarez (De Angelis, l.6, c.21,
n.24, p.788) et plusieurs autres théologiens ne font cette réserve que pour les
trois ordres de la première hiérarchie. Dans ce sentiment, les Anges supérieurs,
ou demeurent étrangers à toute intervention extérieure, ou ne l'exercent que par
l'intermédiaire des Anges inférieurs. Telle est la première opinion avec ses
diverses nuances.
La seconde admet que tous les Anges indistinctement sont susceptibles de
mission. Selon le P. Pétau (Theologic. Dogmat., l.2, c.6, n.3, t.4, p.22), qui
rapporte les témoignages, ce sentiment est beaucoup plus commun parmi les saints
Pères, et il l'embrasse lui-même pour cette raison et aussi à cause de ces
paroles de l'Apôtre aux Hébreux : "Ne sont-ils pas tous des esprits destinés à
servir, et envoyés pour exercer leur ministère, en faveur de ceux qui doivent
recueillir l'héritage du salut ?" Ce savant auteur s'appuie encore sur l'exemple
du Verbe, supérieur à toutes les hiérarchies angéliques, et cependant envoyé et
descendu jusqu'à la chair de l'homme. Les Anges qui sont envoyés ne perdent pas
d'ailleurs pour cela la claire vision de Dieu, et ne cessent pas d'être
assistants en sa présence, ainsi que l'ange Raphaël le disait de lui-même (Tob.
XII, 15) ; ou bien il faudrait en venir à cette conclusion, que les Anges
gardiens sont exilés du paradis tout le temps qu'ils exercent leur tutelle
auprès des âmes, contrairement à ce qu'affirme Notre-Seigneur dans l'Évangile :
"Je vous le dis, les Anges de ces petits enfants voient sans cesse la face de
mon Père, dans le ciel (Matth. XVIII, 10)."
Pour toutes ces raisons, la seconde opinion nous paraît préférable à la
première.
X. - Parmi les Anges qui ont apparu aux hommes, l'Écriture n'en désigne que
trois par un nom propre : Michel, Gabriel et Raphaël, noms qui expriment la
vertu particulière de ces esprits célestes ou les missions qu'ils ont remplies.
On sait que Michel ou Michaël veut dire : Qui est comme Dieu ? cri de guerre
poussé par le chef des phalanges fidèles contre Lucifer et ses légions maudites
; que Gabriel signifie la force ou le Fort de Dieu, c'est-à-dire le messager des
grands desseins où Dieu déploie sa puissance ; que Raphaël, ou Remède de Dieu,
rappelle les guérisons opérées par l'ange qui accompagna le jeune Tobie.
Quelques révélations particulières, dont l'authenticité ou l'autorité sont
contestables, citent d'autres noms d'anges. Dans les entretiens, par exemple,
qu'on nous a conservés de la bienheureuse Humilité (BB. Appendix ad diem 22 maii,
t.20, p.816), cette sainte raconte que deux Anges étaient préposés à sa garde,
dont elle avait appris les noms de la bouche de saint Jean l'Évangéliste. L'un,
du chœur ordinaire des Anges, et qui était son gardien depuis sa naissance,
s'appelait Sapiel ; l'autre, qui était un Chérubin, et qu'elle avait reçu à
l'âge de trente ans, portait le nom d'Emmanuel. Au IV° livre d'Esdras, il est
fait mention de l'ange Uriel (IV, 1) et de l'archange Jérémiel (IV, 36) ; mais
on sait que ce livre est apocryphe et ne mérite point de créance, même au point
de vue historique. C'est une tradition constante dans l'Église que les trois
Anges qui sont nommés dans l'Écriture sont les seuls dont on connaisse les noms.
Un concile (Labb. t.6, 1561) tenu à Rome, l'an 745, sous le pape Zacharie,
réprouve cette prière composée par un imposteur nommé Adelbert : "Je vous
adresse mes voix et mes supplications, ange Uriel, ange Raguël, ange Tubuel,
ange Michel, ange Inias, ange Tubuas, ange Sabaoc, ange Simiel ;" et la raison
alléguée par les Pères de ce concile, c'est que, à l'exception du nom de Michel,
tous les autres désignent plutôt des démons que des bons Anges, dont trois
seulement sont nommés par l'Écriture et la tradition, savoir : Michel, Gabriel
et Raphaël. Ceci est moins une décision de droit qu'une question de fait et
d'histoire ; car rien n'empêche que d'autres Anges, outre ceux qui sont déjà
nommés, reçoivent des noms qui expriment leurs missions.
L'ange Raphaël n'est mentionné dans l'Écriture qu'au livre de Tobie ; mais il
intervient assez fréquemment dans les révélations et les vues des Saints. Il
aide saint Jean de Dieu à charger un pauvre malade sur ses épaules, et le
conduit dans l'obscurité de la nuit jusqu'à l'hôpital. Une autre fois, il
distribue le pain aux pauvres sous les dehors du même saint (Anton. Govea. BB. 8
mart., t.7, n.22 et 23). Il sert de guide et de soutien à sainte Françoise
Romaine (Mattiotti. BB. 9 mart., t.8, p.65, n.47) et à saint Baront (BB. Visio
S. Baronti., 25 mart., t.9, p.568), dans leurs visions célèbres de l'enfer, du
purgatoire et du ciel.
Gabriel est l'ange de l'Incarnation. C'est lui qui dicte à Daniel (Daniel IX,
21) la fameuse prophétie des soixante-dix semaines, qui fixe avec la dernière
précision la venue du Messie. Il apparaît deux fois dans l'Évangile (Luc. I, 11,
16), pour prédire à Zacharie la naissance du précurseur, et pour annoncer à la
Bienheureuse Vierge Marie le mystère de sa virginale maternité. On lui attribue
plusieurs autres apparitions bibliques, mais à l'aide d'interprétations qui nous
semblent peu fondées. Il intervient aussi plus d'une fois dans les révélations
privées (Eginhard. Transl. SS. Marcellini et Petri, BB. 2 jun., t.21, p.189,
n.48 - Jean de Sainte-Marie, Vies et actions mémorables des Saintes et
Bienheureuses de l'Ordre de Saint-Dominique, t.1, p.266).
Quoique saint Michel soit nommé plusieurs fois dans l'Écriture (Daniel X, 13, 21
- Epist. Cath. Judae, 9), en réalité il ne s'y trouve qu'une seule apparition
faite au nom de cet archange. Elle est décrite au chapitre XII° de l'Apocalypse,
lorsque saint Jean voit un grand combat s'engager dans le ciel, Michel et ses
Anges combattant le dragon et ses compagnons de révolte ; le dragon vaincu est
précipité sur la terre, où il devient le séducteur de l'homme, le diable ou
Satan (Apoc. XII, 7-9). Cependant quelques interprètes attribuent à saint Michel
un certain nombre d'apparitions angéliques, tant de l'Ancien (BB. 29 sept.,
t.48, p.16, n.64, p.17, n.70, p.18, n.73, etc. etc.) que du Nouveau (P. Giry.
Vie des Saints, 29 sept., éd. in-folio, t.2, p.1200) Testament, où cet archange
n'est point expressément désigné.
Il est certain du moins qu'il s'est manifesté plusieurs fois dans les âges
chrétiens. Les Grecs ont leurs légendes et leurs solennités sur ces apparitions
(BB. 29 sept., t.48, p.38 et seq., n.185), dont la plus célèbre est celle de
Chones, ancienne Colosse, en Phrygie. En Occident, les faits sont encore plus
nombreux et plus précis. On cite quelques saints honorés de cette faveur, entre
autres saint Martin de Tours (Greg. Tur. De Mirac. S. Martin. L.1, c.5, t.71,
col.919), saint Wilfrid (Beda. Hist. Eccles. Sect.3, c.19. Migne, Patr. Lat.
t.95, col.268), évêque d'York ; le bienheureux Ferdinand (J. Alavrez. BB. 5 jun.,
t.21, p.575, n.99), prince de Portugal ; la glorieuse Pucelle d'Orléans (Procès,
t.1, p.73), Jeanne d'Arc, à qui les Anglais vaincus feront payer cher cette
vision.
Il est d'autres apparitions dont la mémoire, consacrée par des fêtes et par des
monuments, revêt le caractère d'une plus grande authenticité. Telle fut celle
qui fonda, vers l'an 708, le pèlerinage si célèbre du mont Saint-Michel, en
Normandie (BB. 29 sept. Apparitio in monte Tumba, t.48, p.77, n.5, 7). Saint
Aubert, évêque d'Avranches, miraculeusement averti, par trois fois, durant son
sommeil, de consacrer sur le rocher de la Tombe une église en l'honneur du
glorieux archange, se hâta d'ériger ce pieux sanctuaire, autour duquel
s'élevèrent bientôt un monastère et une petite bourgade. Mais de toutes les
apparitions de saint Michel, la plus célèbre est celle qui se fit sous le pape
Gélase I°, vers l'an 493, au mont Gargan, aujourd'hui mont Saint-Ange, dans la
province italienne de la Pouille. Pour perpétuer la mémoire de ce fait
merveilleux, l'Église a établi une fête qui se célèbre dans tout le monde
chrétien le huitième jour du mois de mai.
Voici en quelques mots le récit de ce mémorable événement. Un berger qui
paissait ses troupeaux sur le mont Gargan, voulant faire sortir d'une caverne un
taureau qui s'y était réfugié, décocha sur lui une flèche ; mais, arrivée au
but, la flèche, plus prompte que le vent, revint sur elle-même et blessa celui
qui l'avait lancée. Ce prodige frappa d'étonnement et d'effroi ceux qui en
furent témoins, et le bruit s'en répandit bientôt dans la ville de Siponto,
située au pied de la montagne. On courut avertir l'évêque, qui, soupçonnant
quelque secret dessein de la Providence, ordonna un jeûne de trois jours, pour
demander au Ciel de manifester clairement ses volontés. Le troisième jour,
l'archange saint Michel apparut à l'évêque, dans le temps de la nuit, et lui
déclara que le lieu où s'était accompli le miracle était sous sa protection,
qu'il devait être consacré au culte divin, en son honneur et en celui des Anges.
Le pontife se rendit avec son peuple à l'endroit désigné. Ils y trouvèrent une
caverne spacieuse, en forme de temple, dans laquelle on n'eut qu'à dresser un
autel pour y célébrer les saints mystères. Les peuples d'alentour accoururent en
foule à ce nouveau sanctuaire, ne cessant d'y faire retentir les louanges de
Dieu et de son glorieux Archange (BB. 29 sept., t.48, p.61). Les miracles (BB.
29 sept., t.48, p.63, n.272) et le concours des pèlerins le rendirent bientôt
célèbre dans toute la terre.
XI. - Les Anges gardiens étant les représentants et les médiateurs de Dieu
auprès des âmes, la plupart des apparitions angéliques sont leur œuvre. Du
moins, dans une multitude de cas, ils sont expressément désignés comme les
auteurs de ces manifestations surnaturelles.
L'ange du martyr saint Vite (BB. 15 jun., t.23, p.499, n.1) lui apparut dans son
enfance, et lui dit : "Je t'ai été donné pour être ton gardien jusqu'à la fin de
ta vie : demande au Seigneur tout ce que tu voudras, et tu seras exaucé." Sainte
Françoise de Rome vivait dans une sainte familiarité avec son ange gardien,
ainsi que le rappelle l'Église dans l'oraison de son office (Brev. Rom. 9 mart.
orat.). Ces faits se retrouvent dans les vies de la bienheureuse Marguerite (BB.
22 febr., t.6, p.308, n.24) de Cortone, de Marie d'Oignies (Jacques de Vitry. BB.
23 jun., t.25, p.555, n.35) de sainte Lidwine (J. Brugman. BB. 14 april., t.11,
p.318, n.66), de sainte Rose de Lima (Leonard Hansen. BB. 26 aug., t.39, p.940,
n.200), de saint Anub (BB. 16 jun., t.21, p.632, n.5) ermite, du bienheureux
Dalmace (Brev. Dominican. 24 sept., lect.5) dominicain, et de tant d'autres,
dont la seule énumération prendrait des pages entières.
Un des faits les plus mémorables de ce genre est celui qui est rapporté aux
Actes (BB. 14 april., t.11, p.204 et seq.) de sainte Cécile, et dont l'Église
reproduit le récit dans l'office de cette aimable et illustre martyre (Brev.
Rom. 22 nov., lect.4 et 5).
Cécile, d'une grande famille de Rome, et chrétienne dès son enfance, avait
consacré à Jésus-Christ sa virginité. Cependant ses parents, contre son gré, la
donnèrent en mariage à un jeune homme de noble lignée, nommé Valérien. Le soir
des noces, elle parla ainsi à son époux : "Valérien, je suis sous la garde d'un
ange qui protège ma virginité ; n'essayez pas d'y porter atteinte, si vous ne
voulez attirer sur vous la colère du Ciel." Saisi de crainte, Valérien répondit
qu'il ajouterait foi à ces paroles, s'il voyait de ses yeux l'ange dont elle lui
parlait. La vierge chrétienne répondit qu'il fallait pour cela qu'il crût en
Jésus-Christ et se fît baptiser. Impatient de voir l'esprit céleste, Valérien
alla demander le baptême au pape saint Urbain, et revint auprès de son épouse.
Il la trouva en prière et aperçut à ses côtés son ange, éclatant de lumière et
tenant en ses mains deux couronnes entremêlées de roses et de lis. Il en offrit
une à chacun, en leur disant: "Gardez avec une grande pureté de cœur et de corps
ces guirlandes que je vous apporte du paradis de Dieu. Vous le reconnaîtrez à ce
signe, que jamais ces fleurs ne se flétriront ni ne perdront leur douce odeur,
et que ceux-là seuls pourront les voir, qui, comme vous, aimeront la chasteté.
Et vous, Valérien, parce que vous avez consenti à l'invitation de la pureté, le
Christ Fils de Dieu m'envoie vous dire qu'il est prêt à exaucer toutes vos
prières." Valérien se prosterna humblement à terre, et répondit que son plus
grand désir était de voir son unique frère Tiburce converti à la foi. L'ange lui
assura que Dieu lui ferait cette grâce, et disparut à leurs yeux.
Tiburce vint incontinent, et sentant le parfum qui s'exhalait de la couronne qui
ornait la tête de Cécile, demanda d'où venait, dans une saison où les fleurs
étaient passées, cette odeur céleste qui l'embaumait. Les bienheureux époux lui
racontèrent alors la grâce dont Dieu les avait comblés, l'exhortèrent à ouvrir
les yeux à la lumière et à partager leur bonheur. Tiburce, lui aussi, voulut
voir l'ange ; il demanda le baptême, et obtint la même faveur. Cécile et les
deux frères reçurent bientôt la couronne plus précieuse du martyre et de la
gloire.
La vénérable mère Agnès de Langeac eut également avec son ange gardien les
rapports les plus admirables, que son pieux historien nous a décrits avec une
simplicité charmante. Qu'on en juge par les traits suivants, glanés çà et là.
"C'était particulièrement son saint gardien qu'elle voyait, dit M. de Lantages
(Vie de la Vén. Mère Agnès, 3°P., c.17, p.388 et suiv.), cet ange avec qui elle
avait une communication quasi perpétuelle, et dont elle recevait toutes sortes
de secours à tout moment. Il l'instruisait, il la reprenait, il la consolait, il
la servait avec une affection qu'on ne saurait assez admirer...
"Fort souvent, quand elle avait oublié quelque chose, ce gardien charitable l'en
faisait souvenir ; et elle était accoutumée à s'adresser à lui pour cela tout
simplement. Une fois, par exemple, après s'être confessée, elle ne se souvenait
pas de la pénitence que le confesseur lui avait donnée ; elle pria le saint ange
de lui dire ce que c'était. Et il lui dit, comme il était vrai, qu'on lui avait
donné un Ave Maria et trois fois Jesus Maria.
"Comme elle était toujours fort recueillie en Dieu, il arrivait parfois qu'elle
n'entendait pas sonner la cloche de la porte, quand elle était sous-portière ;
et alors son ange lui disait. "On t'appelle à la porte." Tout de même, n'ayant
pas ouï le signe de l'office divin, il l'avertissait. Et comme un soir elle
devait sonner pour la retraite des sœurs, étant tout absorbée en Dieu, son ange
la conduisit et lui mit la corde de la cloche en main...
"Il était si ordinaire à la mère Agnès d'être servie par son bon ange en toute
occasion, qu'elle ne feignait point de l'appeler pour cela dans le besoin, lui
disant amoureusement : "Eh ! mon ami, ne me laissez pas ; assistez-moi s'il vous
plaît !" Mais ordinairement elle n'avait pas besoin de l'appeler, prévenue
qu'elle était par ce vigilant gardien...
"Nous avons déjà dit que cet esprit bienheureux l'enseignait et l'avertissait
merveilleusement. Il lui apprit à dire son bréviaire. Quelquefois, lorsqu'elle
ne pouvait le réciter seule, à cause de son indisposition, il venait le dire
avec elle, le récitant alternativement, verset à verset. Comme une fois elle
n'avait pas son voile, et s'en allait ainsi au chœur par mégarde, un jour de
communion, il le lui apporta promptement. Enfin, nous n'aurions pas fait de bien
longtemps, si nous voulions rapporter ici tous les bons offices que cet ange
fidèle lui rendait, avec une assiduité incroyable, aussi bien que toutes les
grâces surnaturelles qu'elle en obtint. De là ce mot agréable d'une bonne sœur
tourière du temps de la mère Agnès, au sujet de son ange : "C'est le rapporteur
de la mère Agnès." Il est certain qu'il était presque toujours présent en sa
compagnie."
Ce ne fut pas seulement dans le cloître que la mère Agnès jouit de cette faveur
; étant encore dans le monde et plusieurs années avant que de devenir
religieuse, elle avait avec son ange cette sainte familiarité.
"(Vie de la Vén. Mère Agnès, 1°P., c.6, t.1, p.51) Quand elle sortait de la
maison, elle pouvait aller partout où il était nécessaire, sans avoir besoin de
penser ni aux lieux où elle allait, ni aux chemins qui y conduisaient, ni à
aucune outre chose extérieure. C'était qu'aussitôt qu'elle sortait pour se
rendre en quelque endroit, au même moment elle voyait voler devant elle un petit
oiseau blanc, semblable à un papillon, qui lui servait de guide jusqu'au lieu
destiné. Autrement elle se fût fourvoyée, par suite de la sainte ivresse où la
mettaient les ravissements.
"Cette faveur extraordinaire, qui lui a duré pendant huit ans, était faite
assurément par le ministère de son ange, qui prenait la forme de ce petit
oiseau, ou au moins qui le conduisait devant elle, comme un autre ange conduisit
autrefois l'étoile devant les Mages jusqu'à Bethléhem. Et ce qui persuade
puissamment que le saint gardien d'Agnès lui rendait cet office, c'est celui
qu'il lui rendit dans la rencontre que nous allons rapporter. S'étant confessée
dans l'église des religieuses de Sainte-Catherine (du Puy), un jour de la fête
des saints Anges gardiens, le sien lui apparut, la prit par la main, et 1a mena
devant le grand autel pour communier. Pendant qu'il la conduisit de la sorte, le
petit oiseau, contre son ordinaire, ne parut point, à cause sans doute que
l'ange n'avait que faire de ce signe lorsqu'il paraissait en propre personne. La
simplicité d'Agnès mit à découvert cette touchante faveur. Car elle demanda dans
la journée au P. Raboly, son confesseur, s'il avait vu son ange. Elle croyait,
l'humble et innocente fille, que chacun pouvait voir son ange."
XII. - Qu'on nous permette d'ajouter un dernier trait sur l'ange de la mère
Agnès de Jésus. A la mort de cette grande servante de Dieu, son ange devint
celui de M. Olier, fondateur du séminaire et de la société de Saint-Sulpice.
C'est M. Olier lui-même qui nous l'apprend dans ses mémoires autographes.
"Voilà, écrit-il, qu'un ange fond sur moi du haut du ciel, avec la vitesse et la
puissance d'un aigle qui fond sur sa proie, et m'environne de ses ailes, plus
grandes mille fois qu'il ne fallait pour me défendre. J'entends ces paroles qui
me furent dites par mon ange gardien, celui qui était avec moi depuis le baptême
: "Honore bien l'ange qui est près de toi, et qui t'est donné maintenant ; c'est
un des plus grands qui aient été donnés à créature sur la terre," et je me
sentais pénétré de respect. J'avais bien autrefois ressenti, approchant du même
lieu où j'allais, pendant qu'on y faisait la mission, quelques caresses et
ressentiments de joie du bon ange de la paroisse ; mais il ne laissait pas ce
respect, ni ensuite un témoignage de sa grandeur comme celui-ci... Cet ange qui
m'a été donné par une bonté particulière, et dont je ne puis assez rendre de
reconnaissance à Dieu, est un Séraphin, comme on le croit sur des paroles que
sœur Agnès disait devant sa mort. Je me souviens que, passant par les rues de
Paris, peu de temps après, où il y avait grand monde, il me sembla que je voyais
les autres Anges lui rendre de grands hommages et de grands respect. Or, le jour
que j'appris la nouvelle de cette mort, aussitôt tout touché, je m'en allai
devant le saint Sacrement faire mes plaintes à Notre-Seigneur... Je m'adressai
même à elle dans le saint Sacrement, puisque les saints y sont présents... Cette
sainte âme, qui avait une grande compassion de la moindre de mes peines, me dit
ces paroles, qui partirent du tabernacle, et que j'entendis comme dans mon cœur
"Je t'ai laissé mon ange..." Depuis ce temps-là je sens de grands respects en
mon âme quand j'invoque cet ange, et je ne puis l'invoquer ni l'honorer, ou
rendre aucun devoir à Dieu pour lui, qu'il ne me semble absolument que ce ne
soit le mien...
"C'est une chose admirable, ajoute M. Olier, dont le témoignage confirme les
récits précédents, de voir dans les Mémoires de cette sainte fille les services
qu'elle recevait de son bon ange dans tous ses besoins. Elle le voyait et lui
parlait familièrement ; et je me souviens que, comme je partais d'auprès d'elle
pour m'en aller par des chemins dangereux, pendant la nuit, elle me le donnait
pour m'aider à passer le danger ; et une fois, ayant passé le péril, il me dit
adieu en s'en retournant vers sa bonne âme. Elle le donnait à des personnes qui
avaient à faire de longs et difficiles chemins pour Dieu, par où elles n'avaient
jamais passé. Et au retour, elles remarquaient qu'elles ne s'étaient fourvoyées
ni détournées d'un seul pas."
"Cet ange, écrivait encore M. Olier, en 1647, plus de douze ans après la mort de
la mère Agnès, n'est pas mon ange gardien, puisque celui-ci, qui est avec moi
depuis le baptême, me dit en parlant de l'autre, au jour où il me fut donné :
Honore bien cet ange qui t'est donné maintenant ; c'est un des plus grands qui
aient été donnés à créature sur la terre. C'est celui de la charge et non de la
personne ; et ses ailes si étendues me faisaient entendre qu'il en couvrirait
plusieurs autres qui seraient avec moi : comme depuis ce temps la compagnie des
saints ecclésiastiques que Dieu m'a donnés en ressent l'assistance, vivant sous
sa garde et en recevant mille protections (Extrait de la Vie de la Vén. Mère
Agnès, édit. De M. l'abbé Lucot, 3°P., c.12, t.2, p.274 et suiv.)."
Il est pareillement rapporté de sainte Françoise (J. Mattiotti. BB. 9 mart.,
t.8, p.147, visio 66) Romaine qu'elle reçut un second ange gardien, sous forme
humaine, pris du quatrième chœur, c'est-à-dire de l'ordre des Puissances , dont
l'extérieur annonçait la vertu et la gloire, et qui par sa seule présence
mettait les démons en fuite. La bienheureuse Catherine (Jean de Ste Marie, Vie
des SS. Et BB. Filles de l'ordre de Saint-Dominique, t.1, p.417) de Racconigi
avait aussi deux Anges, dont l'un était un Séraphin.
Il nous faut suspendre là ces intéressants récits : où irions-nous si nous
voulions tout reproduire ?
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à la lecture de ces pages : ils seront peut-être à l'origine de nouveaux articles
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28 décembre 2010.