Abbé Th. Laval

Extrait de Le Monde Invisible ou Traité dogmatique et ascétique des Anges de l'Abbé Th. Laval, Bruxelles, Librairie Albert Dewit, 1909 : chapitre IX : Le rôle des Anges.

 

LE ROLE DES ANGES A NOTRE EGARD

Les Anges sont nos médiateurs.

La médiation des Anges dans l'ordre moral s'entend des relations qu'ils entretiennent entre Dieu et nous, et des services qu'ils nous rendent soit dans l'ordre temporel soit dans l'ordre plus étendu du salut des âmes. La médiation des Anges répond donc aussi à l'office de la garde des hommes. Nous parlerons de l'une et de l'autre, indiquant leurs raisons d'être, leur portée et leur fruits multiples.

La médiation des Anges se recommande de plusieurs raisons prises du côté de Dieu et du coté de nous-mêmes.

Jacob vit en songe une échelle lumineuse dont le pied butait à l'humble pierre qui lui servait d'oreiller et dont le sommet s'élevait jusqu'au ciel aux pieds de Jéhovah même : par cette voie les Anges descendaient du ciel sur la terre et remontaient de la terre au ciel. C'est tout le ministère des Anges dans la plus simple des images. Ils montent vers Dieu chargés des prières et des bonnes œuvres de l'homme, et descendent vers l'homme les mains pleines des grâces de Dieu.

Révélé aux premiers patriarches, Jésus-Christ manifestera de nouveau ce mystère aux derniers représentants de la loi, pour nous donner à entendre le redoublement de facilité que devront à l'Incarnation les communications avec le ciel. Il disait à Nathanaël : "vous verrez les cieux ouverts, et les Anges de Dieu monter et descendre" (Jean I, 51).

Bossuet consacre un sermon tout entier à développer la double face de ce ministère des Anges. Bien qu'il se défende d'en expliquer le mystère, nous essayerons d'en dire quelque chose.

La médiation des Anges a pour but de nous proportionner à la fois à Dieu, notre fin, et à nos devoirs.

L'excellence des Anges vient au secours de notre indignité dans les rapports indispensables avec Dieu notre Créateur ; la puissance des Anges vient au secours de notre faiblesse dans la lutte contre nous-mêmes et contre le démon ; deux termes qui résument tous nos efforts en vue de nos destinées éternelles.

Dans la lutte contre nos penchants, que pouvons-nous, même avec la loi naturelle pour règle, avec la raison pour flambeau ? Voilà le bien, je le vois ; mais il faut l'aimer, et il me répugne. Les Anges nous rendent ce goût, signe d'un palais spirituel sain. Mais dans le détail de la vie, que d'illusions ! "Les pensées des hommes sont vaines" dit la sagesse. - "Je vois le bien... je fais le mal", confesse le philosophe. Irrésolution de la volonté, inconséquence de la conduite ! Dans nos déterminations, dans notre pratique, que de place pour le bon Ange ! Il est là heureusement, en vertu de la grande loi générale relevée par Saint Thomas : les êtres variables sous la tutelle des êtres plus fixes, les corps corruptibles régis par les corps incorruptibles, et les uns et les autres par les substances spirituelles, âmes ou Anges.

Nous n'avons pas à lutter seulement contre nos faiblesses, mais encore contre les légions déchaînées de l'enfer ! Si donc les mauvais Anges nous poursuivent, pourquoi ne jouirions-nous pas de la protection des bons Anges ? Il ne faut pas se le dissimuler, le démon fait les quatre cinquièmes de la malice humaine. Pourquoi Dieu l'a-t-il permis ? Pourquoi cette société forcée avec des êtres d'une autre espèce que nous, d'une autre origine, d'une autre destinée ? Pour nous exercer dans la vertu ? De fait ils l'exercent et souvent la trouvent en défaut. Mais enfin, notre vertu avait assez à faire avec les faiblesse de la condition humaine. Pourquoi nous exposer à la perversion d'esprits supérieurs, au risque de rompre à jamais l'équilibre de notre volonté ?

Telle est la loi de la grande famille des intelligences créées ; par le fait même de sortir libre des mains du Créateur, l'humanité entre dans la grande solidarité du bien ou du mal ; on ne peut pas être neutre ; ou pour Dieu, ou contre Dieu ; ou avec les esprits fidèles ou avec les révoltés.

Dans chaque intelligence qui vient à la vie, les révoltés voient une conquête à faire : notre libre arbitre est sollicité, mille embûches lui sont tendues. Dans cette conjoncture, il ne pouvait être abandonné à lui-même sans défense ; puisque la lutte était inévitable, Dieu devait à sa justice de rétablir l'égalité en nous faisant appuyer par les bons Anges. C'est ainsi qu'il obtient l'harmonieuse unité de son œuvre si justement appelée l'univers, réunion de toutes choses ordonnées à une seule : toutes les parties qui le composent, concourent à une même fin, le salut, le salut des Anges d'abord, des hommes ensuite. Tout ce qui est au-dessous de Dieu concourt au salut de l'homme : la terre le nourrit, les mauvais Anges éprouvent sa vertu, les bons la cultivent et la protègent. "Du sein de la béatitude souveraine qu'ils possèdent dans la cité sainte, la Jérusalem céleste d'où nous sommes maintenant exilés, ces bienheureux esprits veillent sur nous, ont compassion de nous et nous portent secours, afin de nous ramener à cette commune patrie, où nous nous rassasierons un jour, puisant avec eux à la source divine de l'éternelle vérité" (S. Aug. in Ps. LXII).

Les Anges nous proportionnent à Dieu. Entre les esprits unis à un corps et l'Intelligence infinie, il fallait des esprits purs, finis. De même que l'homme rattache à lui la création matérielle, Dieu par les Anges rattache à lui le composé humain. Sur cette proportion de nature se greffe une proportion de relations, Dieu se communique ainsi aux hommes sans s'abaisser à leurs yeux, et l'homme trouve accès auprès de la Majesté divine. C'est avant l'Incarnation surtout que l'humanité sentait entre elle et Dieu cette disproportion profonde résultant du néant de notre nature, et que le mal du péché creusa en abîme. L'Incarnation a renversé beaucoup de barrières : en revêtant notre chair, le Verbe a rapproché de nous le royaume de Dieu ; son aimable et étonnante familiarité avec les saints montre assez que cet abaissement n'est pas une vaine parole. Mais pour l'immense multitude des pécheurs, quelle consolation de pouvoir compter sur les Anges et sur l'ange gardien, cet autre Moïse à qui nous pouvons dire comme les Hébreux : "Parlez-nous, vous, et nous vous obéirons ; que le Seigneur ne nous parle pas, de peur que nous ne mourrions."

La proportion de relations étant fondée sur la proportion de nature, c'est aux Anges et non aux saints de la nature humaine qu'appartient proprement ce mystère de médiation ; les Anges sont nos intermédiaires officiels.

Presqu'exclusive sous la Loi, la médiation angélique semble s'effacer, depuis l'Incarnation, soit que l'honneur des membres du Christ le demande, soit que notre confiance envers les saints soit plus vive.

Toutefois le rôle des Anges est encore considérable : Dieu nous fait beaucoup de grâces par leur intermédiaire, et ils interviennent encore dans les grâces que Dieu nous accorde par les saints.

La médiation des Anges, comme toutes les relations vraies, jouit d'une fécondité merveilleuse. Dieu s'y révèle à nous sous une idée plus haute.

Dans nos idées humaines, la grandeur d'une majesté est signifiée par la distance qui nous en sépare, et qui s'apprécie par le nombre des intermédiaires. Nous allons au Souverain par les ministres, aux ministres par les gouverneurs, etc. C'est ainsi que pour nous tenir dans une idée juste de la grandeur de Dieu, nous allons à Lui par une subordination de médiateurs ; nous avons accès auprès de Lui par son Fils, Jésus-Christ, et nous allons à Jésus par Marie et les Anges, et à Marie elle-même par les Anges. Jamais sans les nuages et les astres nous n'aurions une idée juste de la profondeur des cieux. Ainsi Dieu nous paraît plus grand et redoutable, en le contemplant au bout de cette vaste perspective de médiateurs.

Les Anges non plus ne perdent rien à nous prêter leur médiation. C'est un office et non une servitude. Ils ne sauraient déroger en s'occupant de nous, pas plus que d'être dépouillés de leur gloire en descendant du ciel. C'est ce que démontrent à la fois Bossuet et S. Thomas. Les Anges, pour nous porter secours, dit le premier, n'ont besoin ni de rompre leurs rangs, ni de suspendre leur sublime occupation. S. Thomas ajoute : Dieu fait par ses Anges ce qu'il ferait lui-même ; le servir c'est régner : il les associe à son action providentielle par une flatteuse condescendance, pour les faire participer à la dignité de cause.

Mais le ministère de médiateurs offre aux Anges des avantages positifs. Ils ont d'abord la satisfaction de compléter leur société. Les Anges sont l'armée des intelligences fidèles, une armée sur le pied de paix et dont toutes les forces concourent à rehausser par la beauté des évolutions, par l'harmonie des chants, 1a gloire du Roi Eternel. Mais hélas ! l'orgueil a fait des vides dans ses rangs, l'immense concert a des parties moins pleines, conséquence de la désertion d'une multitude d'exécutants. C'est aux Anges de recruter des voix au concert, de combler les vides, de remplir les cadres de l'armée céleste. C'est dans la nature humaine qu'ils ont la faculté de se pourvoir. On imagine facilement le zèle que doivent déployer, en cette œuvre de réparation, des intelligences souverainement sociables, souverainement éprises d'ordre.

Un autre motif plus puissant se joint à ce premier, la charité qui s'épanche en proportion de son intensité ; et la charité de l'ange pour l'homme emprunte une intensité extrême à un sentiment plus vif en quelque sorte, parce qu'il est personnel, la reconnaissance. Les Anges jouissent d'un bien que nulle créature ne saurait mériter fût-ce par des siècles d'héroïsme, la participation de la nature divine. A qui doivent-ils ce bonheur que des milliards de leurs frères n'ont pas obtenu ? A la miséricorde divine. Imaginez le torrent de reconnaissance qui jaillit à cette idée de ces sublimes esprits ! Obligés, ils veulent reconnaître ; accablés de grâces, ils veulent récompenser l'auteur de leurs grâces ; objets de la miséricorde, ils veulent l'exercer à leur tour ; mais comment ? Dieu est la source de tout bien ! Le torrent de la reconnaissance s'élève impuissant, se brise en éclats de louanges sur les attributs divins comme sur d'infranchissables récifs et se reforme pour parcourir l'univers et se creuser un lit au milieu de créatures dont la misère appelle si bien la miséricorde. Ces créatures, c'est nous et les Anges nous doivent la satisfaction d'un des plus impérieux besoins du cœur. De là, chose merveilleuse, une sorte d'obligation réciproque entre les humbles enfants de la terre et les fils du Très-Haut, et un nouveau fruit signalé déjà par S. François de Sales, l'union plus intime de l'Eglise universelle dont Notre Seigneur Jésus-Christ est le roi.

La médiation procure aux Anges aussi des avantages personnels.

A la fin de sa carrière Ste Françoise Romaine vit un jour Notre Seigneur placer sur la tête de son archange une couronne d'olivier en lui disant : "C'est parce que vous avez gardé fidèlement ma servante que je vous couronne." L'Archange se prosterna aux pieds du Sauveur, lui témoignant la plus profonde reconnaissance de la perfection de cette âme, laquelle était le fruit de la grâce bien plus que de ses propres efforts. Et Françoise continua de voir cette couronne étinceler radieuse sur la blonde chevelure de l'archange.

Cette couronne symbolise la gloire accidentelle qui est le prix de la médiation des Anges, non pas seulement cette gloire qu'ils reçoivent, comme membres du corps mystique du Christ, de tous les actes surnaturels de chaque membre ; ce fruit, analogue aux dispositions de santé et de vigueur que communique au corps l'opération normale de ses membres, est signifié dans l'Evangile par la joie des esprits célestes à la conversion d'un pécheur et il est plus abondant dans les Anges qui prennent une part plus directe à nos actes surnaturels. La nature des choses demande cette récompense, et la révélation privée la confirme. Nous voyons les Anges gardiens de Marie et de Jésus assurer à Marie d'Agréda que leur ministère leur voudra dans le ciel une éternelle distinction.

Ainsi le monde moral, non moins que le monde physique, est soumis au gouvernement des Anges. C'est du reste la loi même de l'unité de cet univers. "Un monde des esprits qui ne vivrait pas en rapport actif et incessant avec l'humanité, écrit F. Hettinger, romprait aussi bien l'harmonie divine de la création que la négation de leur existence. L'univers alors ferait l'effet d'une tragédie mal conçue, comme l'a observé Aristote." (Apol. du Christian.).

Mais surtout ne perdons pas de vue que le rôle des bons Anges est affaire d'amour, comme le rôle des démons affaire de haine.

Assurément les bons Anges se font une fête d'obéir à la volonté de Dieu et de voler aux âmes où les attire le bon plaisir divin. Mais ce qui doit nous toucher davantage, c'est que l'amour qu'ils portent à notre âme ne les attire pas moins que l'obéissance, c'est de songer qu'ils nous aiment de l'amour le plus tendre et le plus profond. Boudon, dans sont très pieux livre sur la dévotion aux neuf chœurs des Anges, compare leur amour à tous les amours créés : amour de la mère la plus tendre, - amour du frère le plus dévoué, - amour du pasteur le plus vigilant, - amour du médecin le plus charitable, - amour de l'avocat le plus dévoué à son client, - amour du meilleur des maîtres, - amour du docteur le plus communicatif, - amour du roi le plus courageux. Tel est l'amour des saint Anges pour notre âme. Et comment se traduit cet amour ? Tantôt il nous ouvre une source dans le désert, comme à la fugitive Agar ; - comme à Sara, il nous donne sur l'avenir des vues qui nous font sourire, mais d'un sourire de joie, - les Anges encore entendent nos prières, comme ils entendirent la prière d'Abraham priant pour Sodome ; - ils nous apportent un pain comme à Elie et nous réconfortent pour un long voyage ; ils touchent nos lèvres d'un charbon ardent, comme ils purifiaient les lèvres d'Isaïe ; ils nous annoncent la fin de notre captivité, comme autrefois ils annonçaient à Daniel la fin de la captivité d'Israël ; ils nous accompagnent, comme Raphaël, dans le voyage ; ils nous annoncent des mystères divins comme ils annoncèrent l'Incarnation à la très Sainte Vierge ; ils nous visitent comme Saint Joseph dans le sommeil ; - comme Notre-Seigneur au désert ou au jardin des Oliviers, ils nous félicitent de nos luttes et de nos victoires, ou nous fortifient dans nos tristesses et nos angoisses ; - ainsi qu'aux saintes femmes ils nous annoncent la gloire du Maître adoré ; - ils nous délient comme Saint Pierre de nos liens invisibles ; ils parlent à notre oreille, eux qui parlaient à l'oreille de Saint Ambroise ; - comme pour Saint François d'Assise ou Sainte Thérèse, ils pénètrent sinon nos mains, nos pieds, notre côté de plaies, du moins nos cœurs de tendresse envers Jésus souffrant et mourant. Et je ne finirais pas si je voulais dire toutes les formes de l'amour angélique.

Mais parmi tous les rôles dont l'amitié des saints Anges se charge à notre égard, aucun n'est plus intéressant que celui, que nous avons signalé, de messagers de la terre au ciel, du ciel à la terre, et sur la terre d'une âme à d'autres âmes, même très éloignées, de la terre au purgatoire, et leur rôle de gardiens.

I° C'est continuellement que se réalise pour notre âme la vision de Jacob et la prophétie de Notre-Seigneur.

D'abord, les Anges offrent à Dieu nos aumônes et nos bonnes œuvres. "Quand tu priais avec larmes, quand tu ensevelissais les morts, quand tu quittais ton repas pour venir au secours du pauvre, j'offrais tout cela à Dieu." (Tobie). Tout ce que nous faisons de bien, un Ange va l'enregistrer dans les annales des cieux. Ces esprits bienheureux sont continuellement occupés à cueillir dans le jardin des cœurs purs les lys de l'innocence, les roses de l'amour, les fleurs odorantes de toutes les vertus, pour les porter au ciel, les jeter sous les pieds de l'Agneau et les présenter à Dieu.

Saint Bernard, assistant une nuit à l'office divin, aperçut tout à coup près de chaque religieux un Ange debout et tenant un livre. Cet Ange écrivait jusqu'à la moindre syllabe chantée par le religieux. Mais, parmi les Anges, les uns écrivaient en lettres d'or ; d'autres, en lettres d'argent ; d'autres, avec de l'encre ; d'autres, avec de l'eau... - Une action faite par amour est si agréable à Dieu qu'il se plaît à compter celles que chaque âme fait dans un jour, et le soir Il dit à ses Anges : Écrivez ce qu'elle a donné - et si elle a donné sans compter, Il dit : Écrivez qu'elle a donné sans compter." (S. de Ségur).

Et ils portent aussi nos prières au ciel. Pour connaître l'utilité de leur entremise à cet égard, écoutons Bossuet : "Encore que les oraisons soient d'une telle nature qu'elles s'élèvent tout droit au ciel, ainsi qu'un encens agréable que le feu de l'amour divin fait monter en haut, néanmoins le poids de ce corps mortel leur apporte beaucoup de retardement... Quand vous offrez à Dieu vos prières, quelle peine d'élever à lui vos esprits ; au milieu de quelles tempêtes formez-vous vos vœux ? Combien de vaines imaginations, combien de pensées vagues et désordonnées, combien de soins temporels qui se jettent continuellement à la traverse, pour en interrompre le cours ? Etant donc ainsi empêchées, croyez-vous qu'elles puissent s'élever au Ciel, et que cette prière faible et languissante, qui, parmi tant d'embarras qui l'arrêtent, à peine a pu sortir de vos cœurs, ait la force de percer les nues et de pénétrer jusqu'au haut des cieux ? Qui pourrait le croire ? Sans doute elles retomberaient de leur propre poids, si la bonté de Dieu n'y avait pourvu. Je sais bien que Jésus-Christ, au nom duquel nous les présentons, les fait accepter. Mais il a envoyé son Ange, que Tertullien appelle l'Ange d'oraison ; c'est pourquoi Raphaël disait à Tobie : J'ai offert à Dieu tes prières : obtuli orationem tuam Domino. Cet Ange vient recueillir nos prières, et "elles montent, dit Saint Jean (Apoc. VIII), de la main de l'ange jusqu'à la face de Dieu." Voyez comme elles montent de la main de l'ange : admirez combien il leur sert d'être présentées d'une main si pure. Elles montent de la main de l'ange, parce que cet Ange, se joignant à nous, et aidant par son secours nos faibles prières, leur prête ses ailes pour les élever, sa force pour les soutenir, sa ferveur pour les animer. Que nous sommes heureux d'avoir des amis si officieux, des intercesseurs si fidèles, des interprètes si charitables !" (Sermon pour la fête des saints Anges gardiens).

Dans l'une des mystérieuses scènes de l'Apocalypse, un Ange apparaît tenant en ses mains un encensoir d'or. Il le remplit du feu de l'autel et y jette les parfums qu'on lui présente. Il s'en élève aussitôt un nuage odoriférant (Apoc. ch. VIII). N'est-ce pas là une image gracieuse de l'office des saints Anges qui offrent à Dieu nos prières accompagnées de leur amour pour les rendre agréables à la divine Majesté ?

Puissent nos prières être toujours dignes d'être présentées à Dieu par les Anges !

Les Anges portent au ciel les larmes de notre pénitence. Sans doute les Anges sont heureux d'être les messagers des âmes innocentes ; mais l'innocence parfaite est si rare sur la terre ! Qui pourrait exprimer le bonheur des Anges, quand ils ont à présenter à Dieu les larmes du repentir et les soupirs de la pénitence ? Oh ! quelle estime ils font d'un si beau présent ! Comme ils savent que la conversion d'un pécheur est une fête pour les esprits célestes, ils assemblent leurs saints compagnons ; ils racontent les heureux succès de leurs soins et de leurs conseils. Enfin cette âme, longtemps enchaînée par le péché, s'est débarrassée de ses liens ; elle s'est jetée avec amour dans les bras de Dieu : voilà ses larmes, ses soupirs que nous apportons. Et alors il s'élève un cri d'allégresse parmi les esprits bienheureux, et le ciel retentit de l'admirable cantique par lequel ils glorifient Dieu dans la conversion d'un pécheur. (Mgr Pie, Œuvr. sacer.).

Enfin, les Anges portent au ciel un autre parfum encore bien agréable à Dieu : c'est le parfum de la souffrance, de la douleur endurée avec patience et résignation. Écoutons, c'est encore l'admirable Bossuet qui parle : "Mon cher frère, ma chère sœur, je veux te le dire pour te consoler : quand tu souffres si cruellement ou dans ton corps ou dans ton cœur, il y a un Ange près de toi qui tient compte de ta souffrance, qui regarde tes douleurs avec respect, avec jalousie, comme de sacrés caractères qui te rendent semblable à un Dieu souffrant. Oui, avec une sorte de jalousie ; car ce corps, qui nous accable de maux, nous donne pourtant cet avantage au-dessus des Anges, de pouvoir souffrir pour l'amour de Dieu, et de représenter en nous la croix du Sauveur : Ut vita Jesu manifestetur in carne nostrà mortali. Ces esprits immortels peuvent être compagnons de sa gloire, ils ne peuvent l'être de ses souffrances. Oui, si la charité le permettait, ils verraient en nous avec jalousie ces cicatrices qui brilleront comme des pierreries pendant toutes les éternités. Mais enfin, ne pouvant avoir l'honneur de porter eux-mêmes la croix, d'offrir à Dieu leurs propres souffrances, oh ! qu'ils sont heureux d'emprunter les nôtres et de se faire auprès de Dieu les messagers de ceux qui souffrent. Voyez-les rendre compte à Dieu avec empressement de la patience et de la résignation de Job ! Comme ils sont ravis d'avoir à entretenir le Seigneur d'un juste qui souffre en bénissant avec amour la main qui le frappe."

"Mon fière, mon frère, qui que vous soyez, qui êtes oppressé par la douleur ; ma sœur, qui que vous soyez, vierge ou femme chrétienne, accablée d'un poids d'amertume : Courage ! courage ! vos délaissements, vos alarmes, vos douleurs cuisantes, tout cela est compté. Un Ange veille à vos côtés, qui recueille tous vos soupirs et toutes vos larmes, qui les met dans l'encensoir devant le trône de Dieu." (Mgr Pie).

Ainsi, nous nous trompons si nous croyons sur la terre, si nous croyons dans l'Église de Jésus-Christ n'habiter que parmi des hommes. Désabusons-nous ; il y a parmi nous un peuple invisible qui nous est uni par les liens de la plus intime charité. Nous vivons parmi les Anges. Un des leurs est attaché spécialement à notre conduite, et tous prennent part à nos intérêts.

2° Mais sur l'échelle mystérieuse, Jacob voyait redescendre les Anges. Par eux, sans cesse, il peut y avoir des messages du ciel à la terre : messages de lumière, messages de pardon, messages de paix, de joie, de consolation, de courage, de force ; messages chargés de toutes grâces dont nous pouvons avoir besoin.

3° Les Anges qui portent les messages de la terre au ciel et du ciel à la terre, les portent aussi d'une âme à l'autre jusqu'aux extrémités du monde, plus rapides que l'éclair. La charité dans un cœur pur peut inspirer à l'homme les sentiments, les désirs de l'ange pour le souverain Bien ; mais enfermé dans la prison de son corps, il est faible, impuissant à accomplir ou à communiquer le bien ardemment souhaité. Les Anges ne connaissent point d'obstacles ; ni parole, ni son, ni aucun signe ne leur est nécessaire pour exprimer leur pensée qui se transmet directement d'esprit à esprit. Prions-les donc de suppléer à ce que nous ne pouvons faire, de parler aux âmes que nous voudrions atteindre et de leur porter un rayon céleste de charité et de consolation.

4° Ce rayon céleste de charité et de consolation, ils le peuvent porter aussi, grâce à notre prière, aux âmes du purgatoire. C'est une de leurs joies que de communiquer à ces âmes bien-aimées les indulgences, et aussi les suffrages ou satisfactions privées, que nous pouvons réaliser sans cesse par nos prières, par nos travaux et par nos sacrifices ; et nous ne saurions concevoir le bonheur des saints Anges lorsque, au chant de l'In exitu Israël de Ægypto, ils introduisent les âmes purifiées dans la terre promise du ciel, où elles vont voir, goûter, aimer, louer, glorifier Dieu dans des transports indicibles et sans fin.

Et cet amour des Anges, si actif et si varié dans ses formes, n'agit pas à l'aventure, il suit un plan dirigé par l'amour de Dieu.

Il y a des Anges députés pour la garde de chaque royaume.

A plus forte raison, Dieu charge-t-il un Ange de veiller sur chaque Eglise, peut-être sur chaque ville, sur chaque communauté, chaque famille, et dans chaque oratoire ou temple et autour de chaque tabernacle. Le moyen de croire, lorsqu'on songe au nombre incalculable des Anges, qu'un seul tabernacle puisse demeurer un instant sans être entouré de ces adorateurs célestes ?


 

NOTRE ANGE GARDIEN

Ce qui est certain, c'est qu'il n'est pas une âme qui n'ait son Ange gardien. Ainsi chacun de nous non seulement peut être patronné par toute la cour céleste, mais il a son Ange particulier. Ah ! si je pensais davantage à cette conduite admirable de la providence ; si je formais une intime alliance avec cet esprit choisi par Dieu pour être le meilleur ami de mon âme ! Il me semble que cet Ange qui voit sans cesse la face de mon Père qui est dans les cieux, doit ressembler à mon âme si je suis tel que Dieu me veut. Il me semble que chaque âme doit porter la ressemblance et le reflet de son Ange gardien. Il me semble que ce pur esprit, qui est notre compagnon et notre guide, doit avoir le même tempérament spirituel que l'âme qui lui est confiée, mais l'idéal de ce tempérament tel qu'il brillera dans l'homme parfait, réformé par la résurrection glorieuse ; de sorte que ces bonnes pensées qui nous viennent de cet esprit céleste soient le reflet et l'émanation de sa glorieuse beauté.

Et le bon Ange, modèle le plus proche et le plus particulier de notre âme, est pour elle "comme le sacrement vivant, conscient, actif, de cette Providence divine à qui rien n'échappe, parce qu'elle est l'œil d'une science infinie, et que tout dans notre âme et dans notre vie, intéresse vivement, parce qu'elle est le regard d'un amour qui n'a point de bornes." (Mgr Gay, Confér.).

Jésus-Christ disait à l'une de ses favorites : "L'union la plus intime de l'homme n'est pas avec la création matérielle, mais avec la création angélique, parce que cette union doit durer toujours et jusque dans l'éternité. L'union avec la créature matérielle est d'un degré beaucoup inférieur, parce que cette union est transitoire et ne dure que dans le temps pour finir à l'entrée de l'éternité. De plus, l'union de l'ange avec l'âme est la plus forte, parce qu'elle n'est pas une union passive, mais opérante et pleine d'activité. Il y a communication entre l'âme des hommes et les Anges, et cette communication est telle que l'homme finit par ressembler à l'ange et prendre position avec lui." (Lataste, Livre IV).

Cette union morale avec notre Ange gardien a son symbole dans l'union physique qu'il conserve avec nous. L'ange a quitté le ciel, son pays natal, pour être à nos côtés. Le théâtre de son action est le lieu de sa résidence : il est donc au-dedans et au-dehors de nous, partout où sa présence est requise pour nos besoins. Sainte Thérèse et Catherine Emmerich le voyaient à leurs côtés ; Sainte Lidwine, dans ses voyages extatiques, était tantôt accompagnée, tantôt précédée par son Ange qui portait au front une croix de feu, comme pour lui ôter toute crainte d'illusion. On connaît le fait de ce pieux jeune homme promu au sacerdoce : son Ange qui le précédait auparavant, voulut dès lors lui céder le pas en témoignage de respect pour l'onction du Seigneur. Le bon Ange se place à notre droite. Celui de Ste Françoise Romaine lui était visible nuit et jour : sans cesse à son côté droit il lui tenait fidèle compagnie, soit à la maison, soit dans ses courses à travers la ville.

Mais l'ange gardien réside ordinairement en nous. C'est ce que Saint Bernard conclut d'un texte de Zacharie. Le prophète communique avec le monde surnaturel par l'entremise de son Ange gardien, et il répète jusque onze fois dans sa prophétie que l'ange parlait en lui. "Vous dites que l'ange peut habiter en nous, dit Saint Bernard, je ne le nie pas, puisqu'il est écrit : Angelus qui loquebatur in me ; mais la présence des Anges en nous n'est pas la source du bien, c'est une excitation à le faire." (De consid. 1. V, ch. I2). Dieu seul peut à la rigueur être l'hôte de notre âme, seul il peut habiter physiquement dans notre âme, mais du moins les Anges peuvent habiter dans notre corps. De saints personnages, tels que V. Lefèvre et le P. Surin, ont demandé à leur Ange gardien et nous pouvons comme eux demander au nôtre, d'être en nous pour inspirer nos paroles, diriger nos actions et nos démarches, nous aider à supporter et à sanctifier nos souffrances ou les guérir. Une légion de démons étaient entrés dans le corps du possédé de Gadara, la contre-partie de ce redoutable phénomène est évidemment possible, et du moins notre Ange gardien peut-il, à notre appel, être présent à nos côtés et même en nous. Il ne nous est donc pas défendu de croire que l'ange gardien condescendant à nos vœux, ne puisse prendre dans notre corps la place que nous souhaiterions lui voir occuper. Quelle consolation pour un malade, par exemple, de songer qu'il peut inviter son bon Ange à se fixer comme un baume rafraîchissant sur le siège de sa douleur ! N'est-ce pas l'ange gardien d'Isaïe qui purifiait les lèvres du prophète comme d'un charbon ardent ?

Mais le siège propre du bon Ange est le milieu de notre cœur. Notre Seigneur Jésus-Christ et la très sainte Trinité sont en notre cœur comme dans leur temple et c'est dans notre cœur, suivant le conseil de Ste Thérèse, qu'il nous importe de nous les représenter dans les différents mystères. En quel autre endroit de notre corps l'ange gardien serait-il plus convenablement pour rendre en notre nom ses hommages à Jésus-Christ et à la Sainte Trinité ? En quel endroit serait-il mieux à même de régler nos affections, de nous inspirer de saintes pensées, de combattre les suggestions du démon ? "Ce n'est pas sans raison, dit le P. Tyrée, que le cœur est regardé par les théologiens comme le siège du démon qui possède l'homme." Si l'intrus qui n'a souvent aucun droit sur l'âme, établit son siège dans le cœur physique de l'homme, à combien plus forte raison cette place revient-elle à l'hôte officiel, représentant des droits du Créateur sur nous-mêmes !

"L'idée de la grandeur et de la noblesse du ciel abaissée jusqu'au service de l'homme nous confond, et nous croirions ce prodige impossible si Jésus lui-même ne l'avait affirmé par des paroles formelles et démontré par l'exemple de toute sa vie : Je suis venu sur la terre non pour être servi, mais pour servir. Notre bon Ange gardien veut donc bien aussi être notre serviteur ; il est prince à la cour du Roi de l'humilité, il est humble ; nous pouvons, sans craindre de l'offenser, solliciter en toutes choses le secours de cet ami fidèle dont notre pauvre nature grossière, loin de rebuter la glorieuse délicatesse, ne fait qu'exciter la plus tendre commisération." (Mgr Gay, Confér. aux Mères chrét.).

Cet Ange gardien dont le caractère répond peut-être au caractère de notre âme, beaucoup d'auteurs disent qu'il répond aussi à la vocation de chaque âme ; il y a, on peut le croire, des Anges particulièrement choisis pour les âmes qui se vouent à la vie religieuse ; à plus forte raison pour les âmes sacerdotales ; à plus forte raison aussi des Anges plus élevés sont-ils députés auprès des Évêques, Anges visibles des Eglises, et auprès du Souverain Pontife, Ange visible de l'Eglise universelle.

On peut croire aussi que lorsque Dieu confie à une âme quelque entreprise plus difficile, il députe auprès d'elle de nouveaux Anges : le ciel en est si riche, et l'amour de Dieu est si libéral, et le zèle des Anges est si ardent et si vaste !

Enfin, il est à croire que, si satan députe des Anges pour développer telles passions, tels péchés, Dieu aussi charge tel Ange de telle vertu. Catherine Emmerich a-t-elle eu tort de voir, par exemple, l'ange Raphaël se faire le guide et la force de Sainte Ursule dans le rude combat qu'elle et ses compagnes devaient soutenir ? Il y a les Anges de la pureté, les Anges de la patience, les Anges de la douceur, les Anges de la foi, les Anges de la charité, de la paix : "qui nos in pace custodiant."

Les peuples et les royaumes ont leurs Anges gardiens particuliers. Le peuple d'Israël avait un Ange spécial. "Voici que j'envoie mon Ange devant vous, dit le Seigneur dans l'Exode, afin qu'il soit votre guide, qu'il vous protège dans le voyage et vous conduise à la terre promise." Nous savons que Daniel parle d'un Ange, le Prince des Perses, et d'un autre, le Prince des Grecs. Selon Saint Basile chaque fidèle est sous la garde d'un Ange, mais d'autres président aux nations ; et la dignité de ces derniers surpasse autant celle des Esprits qui veillent sur une seule âme que tout un peuple l'emporte sur un seul individu. (Advers. Eunom. III). Nous lisons dans les Actes des Apôtres que lorsque Paul se trouvait encore en Asie, il vit pendant la nuit un Macédonien, au geste suppliant, et lui adressant ces paroles : "Passez en Macédoine et venez à notre secours". Ces paroles, ajoute le texte sacré, donnèrent à l'Apôtre la certitude que Dieu l'appelait en ce pays. C'était l'Ange gardien de cette nation, disent les interprètes, qui lui avait apparu sous les traits d'un homme de cette contrée, et qui l'invitait à faire entendre au peuple confié à sa garde la bonne nouvelle de l'Evangile. (Corn. à Lapide ad v. 9. c. XVI).

Les Esprits célestes président aux Eglises et aux réunions des fidèles. C'est la tradition constante des Pères et l'enseignement de l'Église comme on peut le voir par les cérémonies de la consécration des églises (Pontifical Romain).

A la vie, à la mort ! c'est le vœu de l'amitié humaine et son dernier terme. Mais elle va rarement jusque là. Lors même qu'elle ne nous abandonnerait pas, sa fidélité nous devient inutile et parfois elle trahit sans le vouloir nos plus chers intérêts. Du moins elle est toujours impuissante : elle se voit avec stupéfaction en face d'un monde dans lequel toutes les ressources naturelles ont perdu leur action. Mais où le rôle de l'amitié humaine finit, le rôle de l'amitié angélique semble éclater avec plus de grandeur.

Il y a un des plus élevés de ces bienheureux esprits dont notre Ange gardien est l'auxiliaire, à qui est spécialement dévolue la mission de nous protéger aux portes de la mort et de nous conduire jusqu'à notre destinée éternelle. Ses fonctions multiples répondent à tous les besoins de notre âme.

Dans l'Avranchin, dit-on, quand, près d'une couche de douleurs, une mère, une épouse, une sœur, après avoir disputé longtemps à la mort un être chéri, s'avouent enfin vaincues et laissent le mal achever son œuvre, elles gravissent les collines d'où l'on peut apercevoir le rocher de Saint Michel, et prosternées elles recommandent à l'Archange celui qui va partir.

L'Eglise les a devancées, elle est déjà venue dans la demeure en deuil faire entendre sa voix : "Daignez, Seigneur, envoyer du ciel votre saint Ange pour qu'il garde, conserve, visite et défende ce malade et tous ceux qui habitent dans cette maison." Au dernier terme de la vie, au moment solennel de la dissolution de notre terrestre demeure, l'Église s'incline encore sur notre lit de douleurs, telle la mère se penche vers le soir sur le berceau de son fils et l'endort d'un paisible sommeil ; le lit de mort pour le juste est le berceau de l'immortalité. Et quels chants d'amour fait résonner celle qui peut adresser à son Époux la parole que celui-ci adressait au Père : Je sais que vous m'exaucez toujours ? Écoutez : Pars, âme chrétienne, au nom des Anges et des Archanges, au nom des Trônes et des Dominations, au nom des Chérubins et des Séraphins... que Saint Michel l'accueille, cet Archange de Dieu, qui a mérité d'être le chef de la milice céleste ! Que les SS. Anges de Dieu viennent à sa rencontre et la guident à la cité de la céleste Jérusalem !

Et dès que nous aurons rendu le dernier soupir, la voix maternelle dira encore avec un accent rendu plus vibrant par l'émotion du départ et la grandeur même de notre destinée : "Accourez, Anges du Seigneur, recevez cette âme et présentez-la aux regards du Très-Haut. - Que le Christ t'accueille avec amour, lui qui t'a appelée ; et que les Anges te conduisent dans le sein d'Abraham." (ordo comm. anim.)

Mais la mort est diverse selon les divers états des créatures humaines qui lui paient leur tribut. Laissons l'hypothèse trop navrante d'une âme coupable à cet instant qui suit la séparation du corps. Sa destinée est si affreuse qu'elle n'entre pas naturellement dans notre idée, il faut une grâce pour y croire ; et pourtant, hélas ! l'enfer sera le partage d'un grand nombre de créatures. A cet instant solennel, le bon Ange rend sans doute à l'âme maudite le suprême service de lui laisser lire dans la tristesse de son visage l'horrible sort qui l'attend. Si l'amour humain peut lutter contre l'amour de Dieu en faveur d'une personne aveuglément aimée, le zèle de Dieu, plus fort, arme l'ange contre son protégé comme s'il n'y avait jamais eu entr'eux les relations les plus touchantes. Ainsi les services et les attentions de la charité cessent désormais, et si le bon Ange ne laisse pas de suivre l'âme damnée jusqu'à l'entrée de l'abîme, c'est moins dans l'intérêt de son pupille abandonné que dans l'intérêt de sa mission, afin d'y mettre le dernier sceau.

Détournons les yeux de ce spectacle effrayant pour considérer le bon Ange au service de l'âme quittant cette vie dans la grâce de Dieu, mais vouée au purgatoire pour expier les restes de ses souillures et achever de satisfaire à la justice divine. Sur ce monde mystérieux la tradition et surtout les révélations privées ont jeté des clartés redoutables ; nous en connaissons les douleurs et les consolations angéliques, et l'exacte justice y a formé des demeures diverses comme au séjour de la béatitude. Sainte Françoise Romaine assure avoir vu des Anges aux ailes brillantes transporter d'une région dans une autre, avec les manières les plus gracieuses et la charité la plus compatissante, les âmes à mesure qu'elles se trouvaient dans un état de purification plus avancé : douce consolation pour ces captives désolées qui éprouvent, dans ces apparitions célestes, un avant-goût des réalités de la patrie.

Une autre consolation du bon Ange est d'apprendre à sa protégée, suivant Saint Augustin, les bonnes œuvres que les vivants font pour elle. Il fait mieux encore : tel qu'un ami qui recueille des offrandes pour la délivrance de son ami captif, il sollicite des suffrages, il donne de saintes inspirations, il envoie des songes aux amis, aux parents, aux personnes pieuses, et, grâce à son initiative, il s'élève en notre faveur vers le ciel, des satisfactions inattendues que nous n'avons pas méritées autrement que par notre foi à la communion des saints et notre zèle à obéir sur la terre à des inspirations semblables. Saint Jean Chrysostome nous représente les Anges autour de l'autel du Sacrifice, semblables à un essaim d'abeilles sur un arbre en fleurs : "Dès que le Saint Sacrifice est achevé, ils s'envolent pour faire ouvrir les prisons du purgatoire et pour exécuter tout ce qu'il a plu à Dieu d'accorder, pendant ce temps précieux, aux prières des fidèles et aux mérites de son Fils."

Quelle n'est pas la joie des bons Anges quand il leur est permis de faire entrevoir à l'âme, toute lointaine qu'elle puisse être, l'aurore de la délivrance ! Par exemple, un Ange annonce à une âme du purgatoire dont il a été le gardien, la naissance d'un enfant destiné au sacerdoce et qui doit, par sa première messe, obtenir sa délivrance.

Mais c'est surtout au prince des Anges qu'il faut penser quand il s'agit des âmes du purgatoire. "Semblable à un ministre plénipotentiaire, Saint Michel applique et interprète suivant les circonstances les volontés de son souverain ; il gracie parfois les coupables qui ont imploré sa protection, il abrège la détention de certains autres ; en un mot, il est médiateur entre le prince et ses sujets, et obtient à ce titre des grâces que la dignité du Souverain ne saurait, ce semble, accorder sans un intermédiaire." (S. Pie V).

Enfin, quand il est donné aux bons Anges de délivrer l'âme, qui nous dira leur joie triomphante ? Il faut la mesurer sur celle de l'âme elle-même dans cet état unique, le passage d'un extrême infini à l'autre extrême, dont tous les contrastes des choses humaines ne sauraient nous donner l'idée.

Mais venons-en au sort si enviable de l'âme revêtue, au moment suprême, de l'or pur de la charité et toute brillante des pierres précieuses des vertus. Debout à ses cotés, souriant, étincelant comme une aurore, est son Ange gardien : après l'avoir tant rêvé, après avoir tant désiré cette vue, jamais nous ne l'aurions cru si beau. Il ne reste plus rien de ce songe triste et froid que nous appelions la vie. Un sentiment inconnu, qui est la réunion de toutes les joies ensemble, soulève notre âme avec cette calme puissance d'une mer qui se gonfle vers le ciel. Nous essayons la réalité de notre bonheur en le regardant encore, ce majestueux esprit dont l'amour nous pénètre... la certitude reflue dans notre âme : oui, plus de doute, ensemble à jamais ! nous sommes avec lui comme si nous n'eussions jamais cessé d'y être, l'éternité qui commence nous donne une plénitude de sentiment telle que si elle n'avait jamais commencé.

Le royaume, l'immense cité des esprits se déroule à nos regards. Sa grandeur n'a pas de bornes. C'est un panorama non seulement de globes comme ceux de notre système planétaire, mais de systèmes, de mondes comme le nôtre qui fuient et se dérobent dans des perspectives sans fin. La splendeur de ce séjour déconcerte la parole humaine : partout ruisselle la lumière en torrents d'amour et de vie. L'amour nous accueille, et quel accueil, quelle sympathie ! L'âme nouvellement venue soulève dans les rangs angéliques qu'elle franchit pour se rendre à son siège, une longue explosion de joie. "Mais rien n'égale, dit Sainte Françoise Romaine, la réception qui lui est faite dans le chœur des Anges auquel elle doit être associée. Ce ne sont, de la part de ces aimables esprits, que démonstrations de joie et d'amitié pour elle, cantiques de louanges et de bénédictions à Dieu de ses faveurs, et ces réjouissances durent beaucoup plus longtemps dans ce chœur que dans les autres."

Toutes les fois que Françoise, questionnée par son confesseur, parlait de cette joie des Anges, le souvenir de leur multitude, la douceur inexprimable de leurs chants, de leurs transports, la mettaient hors d'elle-même, son visage devenait tout en feu, et son cœur se fondait comme la cire aux rayons du soleil. C'est dans une telle gloire que les âmes des justes montent au ciel, laissant à la terre leur dépouille mortelle avec autant de dédain que l'aigle, à l'approche des hivers, abandonne au vent ses plumes qui tombent. Mais si, comme il est plus vrai, un désir d'être réunies à leurs corps subsiste dans ces âmes bienheureuses sans les agiter, et s'absorbe dans la volonté divine ainsi qu'un faible zéphyr se perd dans une forêt, on peut dire que les Anges éprouvent au sujet de la dépouille des âmes saintes plus de sollicitude que les saints eux-mêmes. C'est une nouvelle série des attentions des Anges à parcourir, attentions d'autant plus touchantes qu'elles s'exercent sur un objet que les lois de la nature vouent à la corruption et revêtent en attendant de tous les traits qui inspirent l'horreur.

On comprend que les Anges assistent aux funérailles des justes ; c'est le dernier hommage que la société consent à rendre non pas au mort proprement dit, mais à sa mémoire.

Les Anges font plus : on les a vus pourvoir à l'inhumation des corps et leur rendre quelquefois ce dernier devoir. Puis ils s'établissent les gardiens de la mortelle dépouille confiée à la terre jusqu'au jour où le soleil du monde nouveau mettra en activité le germe de résurrection enfoui en elle.

Les saints dont les funérailles furent honorées par les Anges sont très nombreux. Citons d'abord Saint Siméon Salus. Cherchant à couvrir sa dernière heure d'ignominie, Siméon s'était glissé, avant d'expirer, sous les sarments qui lui servaient de couche. Convaincus qu'il était mort dans l'égarement de l'esprit, ses frères le portèrent sans cérémonies dans le cimetière des étrangers. Mais Dieu envoya des chœurs d'anges dont les chants lui procurèrent la justification la plus éclatante.

Wenceslas fait jeter dans la Moldau le corps de Saint Jean Népomucène. Aussitôt des feux parurent sur la rivière, une infinité d'étoiles semblait sortir des eaux ; le corps descendait doucement le cours de la rivière escorté de flambeaux rangés dans un ordre admirable. Admirable sollicitude des esprits célestes !

Les Anges ouvrent à notre dépouille mortelle le sein de la terre ; attention qui étonne de la part de ces pures intelligences, mais qu'on finit par trouver digne de leur sagesse en songeant que les restes mortels des élus ont en eux la semence de l'immortalité glorieuse et que Tobie dut sa sanctification à cette œuvre pourtant secondaire.

Saint Jude nous apprend que le corps de Moïse devint un sujet de contestation entre Saint Michel et Satan ; ce dernier voulait le produire aux Hébreux pour les porter à l'idolâtrie ; Saint Michel l'empêcha en donnant au grand législateur, sur le mont Nébo, une sépulture qui n'a pas été retrouvée. La sépulture de Moïse reporte notre souvenir à l'inhumation de Sainte Catherine que les Anges, une fois la victime immolée, transportèrent sur ce mont Sinaï qui avait été témoin de ses veilles et de ses oraisons avant que la persécution éclatât.

Les Anges recueillent dans les flots le corps de Saint Clément, et lui élèvent, en forme de chapelle, un mausolée de marbre blanc au milieu des vagues, qui, à la prière des disciples du Saint Pontife, se retirent pour donner un libre accès à la piété des fidèles.

Après avoir inhumé le corps des élus, les Anges les conservent dans le sein de la terre pour la vie éternelle, "témoignant ainsi, dit Saint Jean Chrysostome, leur respect pour la divine Eucharistie, qui incorpore à la chair des fidèles un germe d'immortalité", et nous pouvons ajouter une raison plus générale : ce ne sont pas seulement les corps de ceux qui ont participé à la chair du Christ qui sont l'objet de cette attention, mais les corps de ceux qui, animés de son esprit jusqu'à la dernière heure, sont devenus parties intégrantes de son corps mystique.

Cette vérité qui nous étonne, tant nous avons une faible idée de l'ineffable délicatesse de l'amour de Dieu, a été consignée par l'Eglise dans sa liturgie pour les morts : lorsque le prêtre bénit une fosse, le Rituel romain met sur ses lèvres cette invocation touchante : "Seigneur, dont la miséricorde donne le repos aux âmes des fidèles, daignez bénir cette tombe et envoyer votre saint Ange pour en être le gardien." Une réminiscence de Gilbert nous donne une nouvelle preuve de l'harmonie frappante que l'Auteur de la nature et de la grâce a établie entre les besoins de notre cœur et les révélations de la foi ; le poète disait dans son chant du cygne :


"Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre
L'innocence et son noble orgueil ;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil."

Cette protection plus touchante après la sépulture, qui est du reste le privilège des justes, se borne en général à interdire aux démons les usages de perversion auxquels ils feraient servir nos corps, et à leur laisser subir en paix l'action des lois qui les désorganisent. A l'égard de quelques saints, les effets de cette protection sont positifs et plus élevés : ils consistent à préserver le corps de la corruption, non pas toujours en s'opposant à la destruction finale, mais en l'atténuant dans ce que la période de transformation a de particulièrement odieux, la décomposition. C'est ce qui permet aux fidèles de vénérer encore aujourd'hui dans leur forme mortelle les corps de quelques saints.

Enfin, après avoir gardé nos restes mortels pour la résurrection, l'ange gardien, au grand jour des comptes, les rassemblera et sous sa main se réalisera le prodige figuratif d'Ezéchiel. Palpons, comme Job dans la vivacité de sa foi, la chair de nos membres : un jour, cette poussière disséminée sans gloire parmi les substances terrestres, reposera toute entière dans la main des Anges, dans la main surtout de notre Ange gardien ; puis avec le regard attendri d'une mère qui revêt son enfant aimé des habits de fête, ils feront revenir cette poussière à l'état de chair telle qu'elle est à présent, et si nous sommes morts dans le Christ, nous ouvrirons ces mêmes yeux et nous contemplerons notre bon Ange, nous nous relèverons sur nos genoux, et sa douce bénédiction sera le sacrement de la vie glorieuse.

Si nous sommes morts dans le Christ, c'est encore notre Ange gardien qui, lors de la séparation des justes et des méchants, nous placera avec honneur à la droite du Souverain Juge ; ce sera lui qui exécutera en notre faveur la sentence suprême : "Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous est préparé depuis la formation du monde."

"Les Anges alors ouvriront le puits de l'abîme pour y chasser les réprouvés et s'écrieront : Factum est, tout est consommé ; alors les élus de Dieu se mêleront aux saintes phalanges selon la place qu'ils auront méritée, alors l'épopée angélique et l'épopée humaine seront closes par un éternel Alleluia." (Monsabré, Quinzième Conf. Car. I875).

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Dernière révision : 10 décembre 2017.