Le rôle des Anges à notre égard |
Extrait de Le Monde Invisible ou Traité dogmatique et ascétique des Anges de l'Abbé Th. Laval, Bruxelles, Librairie Albert Dewit, 1909 : chapitre IX : Le rôle des Anges.
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LE ROLE DES ANGES A NOTRE EGARD
Les Anges sont nos médiateurs.
La médiation des Anges dans l'ordre moral
s'entend des relations qu'ils entretiennent entre Dieu et nous, et des services
qu'ils nous rendent soit dans l'ordre temporel soit dans l'ordre plus étendu du
salut des âmes. La médiation des Anges répond donc aussi à l'office de la garde
des hommes. Nous parlerons de l'une et de l'autre, indiquant leurs raisons
d'être, leur portée et leur fruits multiples.
La médiation des Anges se recommande de plusieurs raisons prises du côté de Dieu
et du coté de nous-mêmes.
Jacob vit en songe une échelle lumineuse dont le pied butait à l'humble pierre
qui lui servait d'oreiller et dont le sommet s'élevait jusqu'au ciel aux pieds
de Jéhovah même : par cette voie les Anges descendaient du ciel sur la terre et
remontaient de la terre au ciel. C'est tout le ministère des Anges dans la plus
simple des images. Ils montent vers Dieu chargés des prières et des bonnes
œuvres de l'homme, et descendent vers l'homme les mains pleines des grâces de
Dieu.
Révélé aux premiers patriarches, Jésus-Christ manifestera de nouveau ce mystère
aux derniers représentants de la loi, pour nous donner à entendre le
redoublement de facilité que devront à l'Incarnation les communications avec le
ciel. Il disait à Nathanaël : "vous verrez les cieux ouverts, et les Anges de
Dieu monter et descendre" (Jean I, 51).
Bossuet consacre un sermon tout entier à développer la double face de ce
ministère des Anges. Bien qu'il se défende d'en expliquer le mystère, nous
essayerons d'en dire quelque chose.
La médiation des Anges a pour but de nous proportionner à la fois à Dieu, notre
fin, et à nos devoirs.
L'excellence des Anges vient au secours de notre indignité dans les rapports
indispensables avec Dieu notre Créateur ; la puissance des Anges vient au
secours de notre faiblesse dans la lutte contre nous-mêmes et contre le démon ;
deux termes qui résument tous nos efforts en vue de nos destinées éternelles.
Dans la lutte contre nos penchants, que pouvons-nous, même avec la loi naturelle
pour règle, avec la raison pour flambeau ? Voilà le bien, je le vois ; mais il
faut l'aimer, et il me répugne. Les Anges nous rendent ce goût, signe d'un
palais spirituel sain. Mais dans le détail de la vie, que d'illusions ! "Les
pensées des hommes sont vaines" dit la sagesse. - "Je vois le bien... je fais le
mal", confesse le philosophe. Irrésolution de la volonté, inconséquence de la
conduite ! Dans nos déterminations, dans notre pratique, que de place pour le
bon Ange ! Il est là heureusement, en vertu de la grande loi générale relevée
par Saint Thomas : les êtres variables sous la tutelle des êtres plus fixes, les
corps corruptibles régis par les corps incorruptibles, et les uns et les autres
par les substances spirituelles, âmes ou Anges.
Nous n'avons pas à lutter seulement contre nos faiblesses, mais encore contre
les légions déchaînées de l'enfer ! Si donc les mauvais Anges nous poursuivent,
pourquoi ne jouirions-nous pas de la protection des bons Anges ? Il ne faut pas
se le dissimuler, le démon fait les quatre cinquièmes de la malice humaine.
Pourquoi Dieu l'a-t-il permis ? Pourquoi cette société forcée avec des êtres
d'une autre espèce que nous, d'une autre origine, d'une autre destinée ? Pour
nous exercer dans la vertu ? De fait ils l'exercent et souvent la trouvent en
défaut. Mais enfin, notre vertu avait assez à faire avec les faiblesse de la
condition humaine. Pourquoi nous exposer à la perversion d'esprits supérieurs,
au risque de rompre à jamais l'équilibre de notre volonté ?
Telle est la loi de la grande famille des intelligences créées ; par le fait
même de sortir libre des mains du Créateur, l'humanité entre dans la grande
solidarité du bien ou du mal ; on ne peut pas être neutre ; ou pour Dieu, ou
contre Dieu ; ou avec les esprits fidèles ou avec les révoltés.
Dans chaque intelligence qui vient à la vie, les révoltés voient une conquête à
faire : notre libre arbitre est sollicité, mille embûches lui sont tendues. Dans
cette conjoncture, il ne pouvait être abandonné à lui-même sans défense ;
puisque la lutte était inévitable, Dieu devait à sa justice de rétablir
l'égalité en nous faisant appuyer par les bons Anges. C'est ainsi qu'il obtient
l'harmonieuse unité de son œuvre si justement appelée l'univers, réunion de
toutes choses ordonnées à une seule : toutes les parties qui le composent,
concourent à une même fin, le salut, le salut des Anges d'abord, des hommes
ensuite. Tout ce qui est au-dessous de Dieu concourt au salut de l'homme : la
terre le nourrit, les mauvais Anges éprouvent sa vertu, les bons la cultivent et
la protègent. "Du sein de la béatitude souveraine qu'ils possèdent dans la cité
sainte, la Jérusalem céleste d'où nous sommes maintenant exilés, ces bienheureux
esprits veillent sur nous, ont compassion de nous et nous portent secours, afin
de nous ramener à cette commune patrie, où nous nous rassasierons un jour,
puisant avec eux à la source divine de l'éternelle vérité" (S. Aug. in Ps. LXII).
Les Anges nous proportionnent à Dieu. Entre les esprits unis à un corps et
l'Intelligence infinie, il fallait des esprits purs, finis. De même que l'homme
rattache à lui la création matérielle, Dieu par les Anges rattache à lui le
composé humain. Sur cette proportion de nature se greffe une proportion de
relations, Dieu se communique ainsi aux hommes sans s'abaisser à leurs yeux, et
l'homme trouve accès auprès de la Majesté divine. C'est avant l'Incarnation
surtout que l'humanité sentait entre elle et Dieu cette disproportion profonde
résultant du néant de notre nature, et que le mal du péché creusa en abîme. L'Incarnation
a renversé beaucoup de barrières : en revêtant notre chair, le Verbe a rapproché
de nous le royaume de Dieu ; son aimable et étonnante familiarité avec les
saints montre assez que cet abaissement n'est pas une vaine parole. Mais pour
l'immense multitude des pécheurs, quelle consolation de pouvoir compter sur les
Anges et sur l'ange gardien, cet autre Moïse à qui nous pouvons dire comme les
Hébreux : "Parlez-nous, vous, et nous vous obéirons ; que le Seigneur ne nous
parle pas, de peur que nous ne mourrions."
La proportion de relations étant fondée sur la proportion de nature, c'est aux
Anges et non aux saints de la nature humaine qu'appartient proprement ce mystère
de médiation ; les Anges sont nos intermédiaires officiels.
Presqu'exclusive sous la Loi, la médiation angélique semble s'effacer, depuis
l'Incarnation, soit que l'honneur des membres du Christ le demande, soit que
notre confiance envers les saints soit plus vive.
Toutefois le rôle des Anges est encore considérable : Dieu nous fait beaucoup de
grâces par leur intermédiaire, et ils interviennent encore dans les grâces que
Dieu nous accorde par les saints.
La médiation des Anges, comme toutes les relations vraies, jouit d'une fécondité
merveilleuse. Dieu s'y révèle à nous sous une idée plus haute.
Dans nos idées humaines, la grandeur d'une majesté est signifiée par la distance
qui nous en sépare, et qui s'apprécie par le nombre des intermédiaires. Nous
allons au Souverain par les ministres, aux ministres par les gouverneurs, etc.
C'est ainsi que pour nous tenir dans une idée juste de la grandeur de Dieu, nous
allons à Lui par une subordination de médiateurs ; nous avons accès auprès de
Lui par son Fils, Jésus-Christ, et nous allons à Jésus par Marie et les Anges,
et à Marie elle-même par les Anges. Jamais sans les nuages et les astres nous
n'aurions une idée juste de la profondeur des cieux. Ainsi Dieu nous paraît plus
grand et redoutable, en le contemplant au bout de cette vaste perspective de
médiateurs.
Les Anges non plus ne perdent rien à nous prêter leur médiation. C'est un office
et non une servitude. Ils ne sauraient déroger en s'occupant de nous, pas plus
que d'être dépouillés de leur gloire en descendant du ciel. C'est ce que
démontrent à la fois Bossuet et S. Thomas. Les Anges, pour nous porter secours,
dit le premier, n'ont besoin ni de rompre leurs rangs, ni de suspendre leur
sublime occupation. S. Thomas ajoute : Dieu fait par ses Anges ce qu'il ferait
lui-même ; le servir c'est régner : il les associe à son action providentielle
par une flatteuse condescendance, pour les faire participer à la dignité de
cause.
Mais le ministère de médiateurs offre aux Anges des avantages positifs. Ils ont
d'abord la satisfaction de compléter leur société. Les Anges sont l'armée des
intelligences fidèles, une armée sur le pied de paix et dont toutes les forces
concourent à rehausser par la beauté des évolutions, par l'harmonie des chants,
1a gloire du Roi Eternel. Mais hélas ! l'orgueil a fait des vides dans ses
rangs, l'immense concert a des parties moins pleines, conséquence de la
désertion d'une multitude d'exécutants. C'est aux Anges de recruter des voix au
concert, de combler les vides, de remplir les cadres de l'armée céleste. C'est
dans la nature humaine qu'ils ont la faculté de se pourvoir. On imagine
facilement le zèle que doivent déployer, en cette œuvre de réparation, des
intelligences souverainement sociables, souverainement éprises d'ordre.
Un autre motif plus puissant se joint à ce premier, la charité qui s'épanche en
proportion de son intensité ; et la charité de l'ange pour l'homme emprunte une
intensité extrême à un sentiment plus vif en quelque sorte, parce qu'il est
personnel, la reconnaissance. Les Anges jouissent d'un bien que nulle créature
ne saurait mériter fût-ce par des siècles d'héroïsme, la participation de la
nature divine. A qui doivent-ils ce bonheur que des milliards de leurs frères
n'ont pas obtenu ? A la miséricorde divine. Imaginez le torrent de
reconnaissance qui jaillit à cette idée de ces sublimes esprits ! Obligés, ils
veulent reconnaître ; accablés de grâces, ils veulent récompenser l'auteur de
leurs grâces ; objets de la miséricorde, ils veulent l'exercer à leur tour ;
mais comment ? Dieu est la source de tout bien ! Le torrent de la reconnaissance
s'élève impuissant, se brise en éclats de louanges sur les attributs divins
comme sur d'infranchissables récifs et se reforme pour parcourir l'univers et se
creuser un lit au milieu de créatures dont la misère appelle si bien la
miséricorde. Ces créatures, c'est nous et les Anges nous doivent la satisfaction
d'un des plus impérieux besoins du cœur. De là, chose merveilleuse, une sorte
d'obligation réciproque entre les humbles enfants de la terre et les fils du
Très-Haut, et un nouveau fruit signalé déjà par S. François de Sales, l'union
plus intime de l'Eglise universelle dont Notre Seigneur Jésus-Christ est le roi.
La médiation procure aux Anges aussi des avantages personnels.
A la fin de sa carrière Ste Françoise Romaine vit un jour Notre Seigneur placer
sur la tête de son archange une couronne d'olivier en lui disant : "C'est parce
que vous avez gardé fidèlement ma servante que je vous couronne." L'Archange se
prosterna aux pieds du Sauveur, lui témoignant la plus profonde reconnaissance
de la perfection de cette âme, laquelle était le fruit de la grâce bien plus que
de ses propres efforts. Et Françoise continua de voir cette couronne étinceler
radieuse sur la blonde chevelure de l'archange.
Cette couronne symbolise la gloire accidentelle qui est le prix de la médiation
des Anges, non pas seulement cette gloire qu'ils reçoivent, comme membres du
corps mystique du Christ, de tous les actes surnaturels de chaque membre ; ce
fruit, analogue aux dispositions de santé et de vigueur que communique au corps
l'opération normale de ses membres, est signifié dans l'Evangile par la joie des
esprits célestes à la conversion d'un pécheur et il est plus abondant dans les
Anges qui prennent une part plus directe à nos actes surnaturels. La nature des
choses demande cette récompense, et la révélation privée la confirme. Nous
voyons les Anges gardiens de Marie et de Jésus assurer à Marie d'Agréda que leur
ministère leur voudra dans le ciel une éternelle distinction.
Ainsi le monde moral, non moins que le monde physique, est soumis au
gouvernement des Anges. C'est du reste la loi même de l'unité de cet univers.
"Un monde des esprits qui ne vivrait pas en rapport actif et incessant avec
l'humanité, écrit F. Hettinger, romprait aussi bien l'harmonie divine de la
création que la négation de leur existence. L'univers alors ferait l'effet d'une
tragédie mal conçue, comme l'a observé Aristote." (Apol. du Christian.).
Mais surtout ne perdons pas de vue que le rôle des bons Anges est affaire
d'amour, comme le rôle des démons affaire de haine.
Assurément les bons Anges se font une fête d'obéir à la volonté de Dieu et de
voler aux âmes où les attire le bon plaisir divin. Mais ce qui doit nous toucher
davantage, c'est que l'amour qu'ils portent à notre âme ne les attire pas moins
que l'obéissance, c'est de songer qu'ils nous aiment de l'amour le plus tendre
et le plus profond. Boudon, dans sont très pieux livre sur la dévotion aux neuf
chœurs des Anges, compare leur amour à tous les amours créés : amour de la mère
la plus tendre, - amour du frère le plus dévoué, - amour du pasteur le plus
vigilant, - amour du médecin le plus charitable, - amour de l'avocat le plus
dévoué à son client, - amour du meilleur des maîtres, - amour du docteur le plus
communicatif, - amour du roi le plus courageux. Tel est l'amour des saint Anges
pour notre âme. Et comment se traduit cet amour ? Tantôt il nous ouvre une
source dans le désert, comme à la fugitive Agar ; - comme à Sara, il nous donne
sur l'avenir des vues qui nous font sourire, mais d'un sourire de joie, - les
Anges encore entendent nos prières, comme ils entendirent la prière d'Abraham
priant pour Sodome ; - ils nous apportent un pain comme à Elie et nous
réconfortent pour un long voyage ; ils touchent nos lèvres d'un charbon ardent,
comme ils purifiaient les lèvres d'Isaïe ; ils nous annoncent la fin de notre
captivité, comme autrefois ils annonçaient à Daniel la fin de la captivité
d'Israël ; ils nous accompagnent, comme Raphaël, dans le voyage ; ils nous
annoncent des mystères divins comme ils annoncèrent l'Incarnation à la très
Sainte Vierge ; ils nous visitent comme Saint Joseph dans le sommeil ; - comme
Notre-Seigneur au désert ou au jardin des Oliviers, ils nous félicitent de nos
luttes et de nos victoires, ou nous fortifient dans nos tristesses et nos
angoisses ; - ainsi qu'aux saintes femmes ils nous annoncent la gloire du Maître
adoré ; - ils nous délient comme Saint Pierre de nos liens invisibles ; ils
parlent à notre oreille, eux qui parlaient à l'oreille de Saint Ambroise ; -
comme pour Saint François d'Assise ou Sainte Thérèse, ils pénètrent sinon nos
mains, nos pieds, notre côté de plaies, du moins nos cœurs de tendresse envers
Jésus souffrant et mourant. Et je ne finirais pas si je voulais dire toutes les
formes de l'amour angélique.
Mais parmi tous les rôles dont l'amitié des saints Anges se charge à notre
égard, aucun n'est plus intéressant que celui, que nous avons signalé, de
messagers de la terre au ciel, du ciel à la terre, et sur la terre d'une âme à
d'autres âmes, même très éloignées, de la terre au purgatoire, et leur rôle de
gardiens.
I° C'est continuellement que se réalise pour notre âme la vision de Jacob et la
prophétie de Notre-Seigneur.
D'abord, les Anges offrent à Dieu nos aumônes et nos bonnes œuvres. "Quand tu
priais avec larmes, quand tu ensevelissais les morts, quand tu quittais ton
repas pour venir au secours du pauvre, j'offrais tout cela à Dieu." (Tobie).
Tout ce que nous faisons de bien, un Ange va l'enregistrer dans les annales des
cieux. Ces esprits bienheureux sont continuellement occupés à cueillir dans le
jardin des cœurs purs les lys de l'innocence, les roses de l'amour, les fleurs
odorantes de toutes les vertus, pour les porter au ciel, les jeter sous les
pieds de l'Agneau et les présenter à Dieu.
Saint Bernard, assistant une nuit à l'office divin, aperçut tout à coup près de
chaque religieux un Ange debout et tenant un livre. Cet Ange écrivait jusqu'à la
moindre syllabe chantée par le religieux. Mais, parmi les Anges, les uns
écrivaient en lettres d'or ; d'autres, en lettres d'argent ; d'autres, avec de
l'encre ; d'autres, avec de l'eau... - Une action faite par amour est si
agréable à Dieu qu'il se plaît à compter celles que chaque âme fait dans un
jour, et le soir Il dit à ses Anges : Écrivez ce qu'elle a donné - et si elle a
donné sans compter, Il dit : Écrivez qu'elle a donné sans compter." (S. de
Ségur).
Et ils portent aussi nos prières au ciel. Pour connaître l'utilité de leur
entremise à cet égard, écoutons Bossuet : "Encore que les oraisons soient d'une
telle nature qu'elles s'élèvent tout droit au ciel, ainsi qu'un encens agréable
que le feu de l'amour divin fait monter en haut, néanmoins le poids de ce corps
mortel leur apporte beaucoup de retardement... Quand vous offrez à Dieu vos
prières, quelle peine d'élever à lui vos esprits ; au milieu de quelles tempêtes
formez-vous vos vœux ? Combien de vaines imaginations, combien de pensées vagues
et désordonnées, combien de soins temporels qui se jettent continuellement à la
traverse, pour en interrompre le cours ? Etant donc ainsi empêchées, croyez-vous
qu'elles puissent s'élever au Ciel, et que cette prière faible et languissante,
qui, parmi tant d'embarras qui l'arrêtent, à peine a pu sortir de vos cœurs, ait
la force de percer les nues et de pénétrer jusqu'au haut des cieux ? Qui
pourrait le croire ? Sans doute elles retomberaient de leur propre poids, si la
bonté de Dieu n'y avait pourvu. Je sais bien que Jésus-Christ, au nom duquel
nous les présentons, les fait accepter. Mais il a envoyé son Ange, que
Tertullien appelle l'Ange d'oraison ; c'est pourquoi Raphaël disait à Tobie :
J'ai offert à Dieu tes prières : obtuli orationem tuam Domino. Cet Ange vient
recueillir nos prières, et "elles montent, dit Saint Jean (Apoc. VIII), de la
main de l'ange jusqu'à la face de Dieu." Voyez comme elles montent de la main de
l'ange : admirez combien il leur sert d'être présentées d'une main si pure.
Elles montent de la main de l'ange, parce que cet Ange, se joignant à nous, et
aidant par son secours nos faibles prières, leur prête ses ailes pour les
élever, sa force pour les soutenir, sa ferveur pour les animer. Que nous sommes
heureux d'avoir des amis si officieux, des intercesseurs si fidèles, des
interprètes si charitables !" (Sermon pour la fête des saints Anges gardiens).
Dans l'une des mystérieuses scènes de l'Apocalypse, un Ange apparaît tenant en
ses mains un encensoir d'or. Il le remplit du feu de l'autel et y jette les
parfums qu'on lui présente. Il s'en élève aussitôt un nuage odoriférant (Apoc.
ch. VIII). N'est-ce pas là une image gracieuse de l'office des saints Anges qui
offrent à Dieu nos prières accompagnées de leur amour pour les rendre agréables
à la divine Majesté ?
Puissent nos prières être toujours dignes d'être présentées à Dieu par les Anges
!
Les Anges portent au ciel les larmes de notre pénitence. Sans doute les Anges
sont heureux d'être les messagers des âmes innocentes ; mais l'innocence
parfaite est si rare sur la terre ! Qui pourrait exprimer le bonheur des Anges,
quand ils ont à présenter à Dieu les larmes du repentir et les soupirs de la
pénitence ? Oh ! quelle estime ils font d'un si beau présent ! Comme ils savent
que la conversion d'un pécheur est une fête pour les esprits célestes, ils
assemblent leurs saints compagnons ; ils racontent les heureux succès de leurs
soins et de leurs conseils. Enfin cette âme, longtemps enchaînée par le péché,
s'est débarrassée de ses liens ; elle s'est jetée avec amour dans les bras de
Dieu : voilà ses larmes, ses soupirs que nous apportons. Et alors il s'élève un
cri d'allégresse parmi les esprits bienheureux, et le ciel retentit de
l'admirable cantique par lequel ils glorifient Dieu dans la conversion d'un
pécheur. (Mgr Pie, Œuvr. sacer.).
Enfin, les Anges portent au ciel un autre parfum encore bien agréable à Dieu :
c'est le parfum de la souffrance, de la douleur endurée avec patience et
résignation. Écoutons, c'est encore l'admirable Bossuet qui parle : "Mon cher
frère, ma chère sœur, je veux te le dire pour te consoler : quand tu souffres si
cruellement ou dans ton corps ou dans ton cœur, il y a un Ange près de toi qui
tient compte de ta souffrance, qui regarde tes douleurs avec respect, avec
jalousie, comme de sacrés caractères qui te rendent semblable à un Dieu
souffrant. Oui, avec une sorte de jalousie ; car ce corps, qui nous accable de
maux, nous donne pourtant cet avantage au-dessus des Anges, de pouvoir souffrir
pour l'amour de Dieu, et de représenter en nous la croix du Sauveur : Ut vita
Jesu manifestetur in carne nostrà mortali. Ces esprits immortels peuvent
être compagnons de sa gloire, ils ne peuvent l'être de ses souffrances. Oui, si
la charité le permettait, ils verraient en nous avec jalousie ces cicatrices qui
brilleront comme des pierreries pendant toutes les éternités. Mais enfin, ne
pouvant avoir l'honneur de porter eux-mêmes la croix, d'offrir à Dieu leurs
propres souffrances, oh ! qu'ils sont heureux d'emprunter les nôtres et de se
faire auprès de Dieu les messagers de ceux qui souffrent. Voyez-les rendre
compte à Dieu avec empressement de la patience et de la résignation de Job !
Comme ils sont ravis d'avoir à entretenir le Seigneur d'un juste qui souffre en
bénissant avec amour la main qui le frappe."
"Mon fière, mon frère, qui que vous soyez, qui êtes oppressé par la douleur ; ma
sœur, qui que vous soyez, vierge ou femme chrétienne, accablée d'un poids
d'amertume : Courage ! courage ! vos délaissements, vos alarmes, vos douleurs
cuisantes, tout cela est compté. Un Ange veille à vos côtés, qui recueille tous
vos soupirs et toutes vos larmes, qui les met dans l'encensoir devant le trône
de Dieu." (Mgr Pie).
Ainsi, nous nous trompons si nous croyons sur la terre, si nous croyons dans
l'Église de Jésus-Christ n'habiter que parmi des hommes. Désabusons-nous ; il y
a parmi nous un peuple invisible qui nous est uni par les liens de la plus
intime charité. Nous vivons parmi les Anges. Un des leurs est attaché
spécialement à notre conduite, et tous prennent part à nos intérêts.
2° Mais sur l'échelle mystérieuse, Jacob voyait redescendre les Anges. Par eux,
sans cesse, il peut y avoir des messages du ciel à la terre : messages de
lumière, messages de pardon, messages de paix, de joie, de consolation, de
courage, de force ; messages chargés de toutes grâces dont nous pouvons avoir
besoin.
3° Les Anges qui portent les messages de la terre au ciel et du ciel à la terre,
les portent aussi d'une âme à l'autre jusqu'aux extrémités du monde, plus
rapides que l'éclair. La charité dans un cœur pur peut inspirer à l'homme les
sentiments, les désirs de l'ange pour le souverain Bien ; mais enfermé dans la
prison de son corps, il est faible, impuissant à accomplir ou à communiquer le
bien ardemment souhaité. Les Anges ne connaissent point d'obstacles ; ni parole,
ni son, ni aucun signe ne leur est nécessaire pour exprimer leur pensée qui se
transmet directement d'esprit à esprit. Prions-les donc de suppléer à ce que
nous ne pouvons faire, de parler aux âmes que nous voudrions atteindre et de
leur porter un rayon céleste de charité et de consolation.
4° Ce rayon céleste de charité et de consolation, ils le peuvent porter aussi,
grâce à notre prière, aux âmes du purgatoire. C'est une de leurs joies que de
communiquer à ces âmes bien-aimées les indulgences, et aussi les suffrages ou
satisfactions privées, que nous pouvons réaliser sans cesse par nos prières, par
nos travaux et par nos sacrifices ; et nous ne saurions concevoir le bonheur des
saints Anges lorsque, au chant de l'In exitu Israël de Ægypto, ils introduisent
les âmes purifiées dans la terre promise du ciel, où elles vont voir, goûter,
aimer, louer, glorifier Dieu dans des transports indicibles et sans fin.
Et cet amour des Anges, si actif et si varié dans ses formes, n'agit pas à
l'aventure, il suit un plan dirigé par l'amour de Dieu.
Il y a des Anges députés pour la garde de chaque royaume.
A plus forte raison, Dieu charge-t-il un Ange de veiller sur chaque Eglise,
peut-être sur chaque ville, sur chaque communauté, chaque famille, et dans
chaque oratoire ou temple et autour de chaque tabernacle. Le moyen de croire,
lorsqu'on songe au nombre incalculable des Anges, qu'un seul tabernacle puisse
demeurer un instant sans être entouré de ces adorateurs célestes ?
NOTRE ANGE GARDIEN
Ce qui est certain, c'est qu'il n'est pas une
âme qui n'ait son Ange gardien. Ainsi chacun de nous non seulement peut être
patronné par toute la cour céleste, mais il a son Ange particulier. Ah ! si je
pensais davantage à cette conduite admirable de la providence ; si je formais
une intime alliance avec cet esprit choisi par Dieu pour être le meilleur ami de
mon âme ! Il me semble que cet Ange qui voit sans cesse la face de mon Père qui
est dans les cieux, doit ressembler à mon âme si je suis tel que Dieu me veut.
Il me semble que chaque âme doit porter la ressemblance et le reflet de son Ange
gardien. Il me semble que ce pur esprit, qui est notre compagnon et notre guide,
doit avoir le même tempérament spirituel que l'âme qui lui est confiée, mais
l'idéal de ce tempérament tel qu'il brillera dans l'homme parfait, réformé par
la résurrection glorieuse ; de sorte que ces bonnes pensées qui nous viennent de
cet esprit céleste soient le reflet et l'émanation de sa glorieuse beauté.
Et le bon Ange, modèle le plus proche et le plus particulier de notre âme, est
pour elle "comme le sacrement vivant, conscient, actif, de cette Providence
divine à qui rien n'échappe, parce qu'elle est l'œil d'une science infinie, et
que tout dans notre âme et dans notre vie, intéresse vivement, parce qu'elle est
le regard d'un amour qui n'a point de bornes." (Mgr Gay, Confér.).
Jésus-Christ disait à l'une de ses favorites : "L'union la plus intime de
l'homme n'est pas avec la création matérielle, mais avec la création angélique,
parce que cette union doit durer toujours et jusque dans l'éternité. L'union
avec la créature matérielle est d'un degré beaucoup inférieur, parce que cette
union est transitoire et ne dure que dans le temps pour finir à l'entrée de
l'éternité. De plus, l'union de l'ange avec l'âme est la plus forte, parce
qu'elle n'est pas une union passive, mais opérante et pleine d'activité. Il y a
communication entre l'âme des hommes et les Anges, et cette communication est
telle que l'homme finit par ressembler à l'ange et prendre position avec lui." (Lataste,
Livre IV).
Cette union morale avec notre Ange gardien a son symbole dans l'union physique
qu'il conserve avec nous. L'ange a quitté le ciel, son pays natal, pour être à
nos côtés. Le théâtre de son action est le lieu de sa résidence : il est donc
au-dedans et au-dehors de nous, partout où sa présence est requise pour nos
besoins. Sainte Thérèse et Catherine Emmerich le voyaient à leurs côtés ; Sainte
Lidwine, dans ses voyages extatiques, était tantôt accompagnée, tantôt précédée
par son Ange qui portait au front une croix de feu, comme pour lui ôter toute
crainte d'illusion. On connaît le fait de ce pieux jeune homme promu au
sacerdoce : son Ange qui le précédait auparavant, voulut dès lors lui céder le
pas en témoignage de respect pour l'onction du Seigneur. Le bon Ange se place à
notre droite. Celui de Ste Françoise Romaine lui était visible nuit et jour :
sans cesse à son côté droit il lui tenait fidèle compagnie, soit à la maison,
soit dans ses courses à travers la ville.
Mais l'ange gardien réside ordinairement en nous. C'est ce que Saint Bernard
conclut d'un texte de Zacharie. Le prophète communique avec le monde surnaturel
par l'entremise de son Ange gardien, et il répète jusque onze fois dans sa
prophétie que l'ange parlait en lui. "Vous dites que l'ange peut habiter en
nous, dit Saint Bernard, je ne le nie pas, puisqu'il est écrit : Angelus qui
loquebatur in me ; mais la présence des Anges en nous n'est pas la source du
bien, c'est une excitation à le faire." (De consid. 1. V, ch. I2). Dieu seul
peut à la rigueur être l'hôte de notre âme, seul il peut habiter physiquement
dans notre âme, mais du moins les Anges peuvent habiter dans notre corps. De
saints personnages, tels que V. Lefèvre et le P. Surin, ont demandé à leur Ange
gardien et nous pouvons comme eux demander au nôtre, d'être en nous pour
inspirer nos paroles, diriger nos actions et nos démarches, nous aider à
supporter et à sanctifier nos souffrances ou les guérir. Une légion de démons
étaient entrés dans le corps du possédé de Gadara, la contre-partie de ce
redoutable phénomène est évidemment possible, et du moins notre Ange gardien
peut-il, à notre appel, être présent à nos côtés et même en nous. Il ne nous est
donc pas défendu de croire que l'ange gardien condescendant à nos vœux, ne
puisse prendre dans notre corps la place que nous souhaiterions lui voir
occuper. Quelle consolation pour un malade, par exemple, de songer qu'il peut
inviter son bon Ange à se fixer comme un baume rafraîchissant sur le siège de sa
douleur ! N'est-ce pas l'ange gardien d'Isaïe qui purifiait les lèvres du
prophète comme d'un charbon ardent ?
Mais le siège propre du bon Ange est le milieu de notre cœur. Notre Seigneur
Jésus-Christ et la très sainte Trinité sont en notre cœur comme dans leur temple
et c'est dans notre cœur, suivant le conseil de Ste Thérèse, qu'il nous importe
de nous les représenter dans les différents mystères. En quel autre endroit de
notre corps l'ange gardien serait-il plus convenablement pour rendre en notre
nom ses hommages à Jésus-Christ et à la Sainte Trinité ? En quel endroit
serait-il mieux à même de régler nos affections, de nous inspirer de saintes
pensées, de combattre les suggestions du démon ? "Ce n'est pas sans raison, dit
le P. Tyrée, que le cœur est regardé par les théologiens comme le siège du démon
qui possède l'homme." Si l'intrus qui n'a souvent aucun droit sur l'âme, établit
son siège dans le cœur physique de l'homme, à combien plus forte raison cette
place revient-elle à l'hôte officiel, représentant des droits du Créateur sur
nous-mêmes !
"L'idée de la grandeur et de la noblesse du ciel abaissée jusqu'au service de
l'homme nous confond, et nous croirions ce prodige impossible si Jésus lui-même
ne l'avait affirmé par des paroles formelles et démontré par l'exemple de toute
sa vie : Je suis venu sur la terre non pour être servi, mais pour servir. Notre
bon Ange gardien veut donc bien aussi être notre serviteur ; il est prince à la
cour du Roi de l'humilité, il est humble ; nous pouvons, sans craindre de
l'offenser, solliciter en toutes choses le secours de cet ami fidèle dont notre
pauvre nature grossière, loin de rebuter la glorieuse délicatesse, ne fait
qu'exciter la plus tendre commisération." (Mgr Gay, Confér. aux Mères chrét.).
Cet Ange gardien dont le caractère répond peut-être au caractère de notre âme,
beaucoup d'auteurs disent qu'il répond aussi à la vocation de chaque âme ; il y
a, on peut le croire, des Anges particulièrement choisis pour les âmes qui se
vouent à la vie religieuse ; à plus forte raison pour les âmes sacerdotales ; à
plus forte raison aussi des Anges plus élevés sont-ils députés auprès des
Évêques, Anges visibles des Eglises, et auprès du Souverain Pontife, Ange
visible de l'Eglise universelle.
On peut croire aussi que lorsque Dieu confie à une âme quelque entreprise plus
difficile, il députe auprès d'elle de nouveaux Anges : le ciel en est si riche,
et l'amour de Dieu est si libéral, et le zèle des Anges est si ardent et si
vaste !
Enfin, il est à croire que, si satan députe des Anges pour développer telles
passions, tels péchés, Dieu aussi charge tel Ange de telle vertu. Catherine
Emmerich a-t-elle eu tort de voir, par exemple, l'ange Raphaël se faire le guide
et la force de Sainte Ursule dans le rude combat qu'elle et ses compagnes
devaient soutenir ? Il y a les Anges de la pureté, les Anges de la patience, les
Anges de la douceur, les Anges de la foi, les Anges de la charité, de la paix :
"qui nos in pace custodiant."
Les peuples et les royaumes ont leurs Anges gardiens particuliers. Le peuple
d'Israël avait un Ange spécial. "Voici que j'envoie mon Ange devant vous, dit le
Seigneur dans l'Exode, afin qu'il soit votre guide, qu'il vous protège dans le
voyage et vous conduise à la terre promise." Nous savons que Daniel parle d'un
Ange, le Prince des Perses, et d'un autre, le Prince des Grecs. Selon Saint
Basile chaque fidèle est sous la garde d'un Ange, mais d'autres président aux
nations ; et la dignité de ces derniers surpasse autant celle des Esprits qui
veillent sur une seule âme que tout un peuple l'emporte sur un seul individu. (Advers.
Eunom. III). Nous lisons dans les Actes des Apôtres que lorsque Paul se trouvait
encore en Asie, il vit pendant la nuit un Macédonien, au geste suppliant, et lui
adressant ces paroles : "Passez en Macédoine et venez à notre secours". Ces
paroles, ajoute le texte sacré, donnèrent à l'Apôtre la certitude que Dieu
l'appelait en ce pays. C'était l'Ange gardien de cette nation, disent les
interprètes, qui lui avait apparu sous les traits d'un homme de cette contrée,
et qui l'invitait à faire entendre au peuple confié à sa garde la bonne nouvelle
de l'Evangile. (Corn. à Lapide ad v. 9. c. XVI).
Les Esprits célestes président aux Eglises et aux réunions des fidèles. C'est la
tradition constante des Pères et l'enseignement de l'Église comme on peut le
voir par les cérémonies de la consécration des églises (Pontifical Romain).
A la vie, à la mort ! c'est le vœu de l'amitié humaine et son dernier terme.
Mais elle va rarement jusque là. Lors même qu'elle ne nous abandonnerait pas, sa
fidélité nous devient inutile et parfois elle trahit sans le vouloir nos plus
chers intérêts. Du moins elle est toujours impuissante : elle se voit avec
stupéfaction en face d'un monde dans lequel toutes les ressources naturelles ont
perdu leur action. Mais où le rôle de l'amitié humaine finit, le rôle de
l'amitié angélique semble éclater avec plus de grandeur.
Il y a un des plus élevés de ces bienheureux esprits dont notre Ange gardien est
l'auxiliaire, à qui est spécialement dévolue la mission de nous protéger aux
portes de la mort et de nous conduire jusqu'à notre destinée éternelle. Ses
fonctions multiples répondent à tous les besoins de notre âme.
Dans l'Avranchin, dit-on, quand, près d'une couche de douleurs, une mère, une
épouse, une sœur, après avoir disputé longtemps à la mort un être chéri,
s'avouent enfin vaincues et laissent le mal achever son œuvre, elles gravissent
les collines d'où l'on peut apercevoir le rocher de Saint Michel, et prosternées
elles recommandent à l'Archange celui qui va partir.
L'Eglise les a devancées, elle est déjà venue dans la demeure en deuil faire
entendre sa voix : "Daignez, Seigneur, envoyer du ciel votre saint Ange pour
qu'il garde, conserve, visite et défende ce malade et tous ceux qui habitent
dans cette maison." Au dernier terme de la vie, au moment solennel de la
dissolution de notre terrestre demeure, l'Église s'incline encore sur notre lit
de douleurs, telle la mère se penche vers le soir sur le berceau de son fils et
l'endort d'un paisible sommeil ; le lit de mort pour le juste est le berceau de
l'immortalité. Et quels chants d'amour fait résonner celle qui peut adresser à
son Époux la parole que celui-ci adressait au Père : Je sais que vous m'exaucez
toujours ? Écoutez : Pars, âme chrétienne, au nom des Anges et des Archanges, au
nom des Trônes et des Dominations, au nom des Chérubins et des Séraphins... que
Saint Michel l'accueille, cet Archange de Dieu, qui a mérité d'être le chef de
la milice céleste ! Que les SS. Anges de Dieu viennent à sa rencontre et la
guident à la cité de la céleste Jérusalem !
Et dès que nous aurons rendu le dernier soupir, la voix maternelle dira encore
avec un accent rendu plus vibrant par l'émotion du départ et la grandeur même de
notre destinée : "Accourez, Anges du Seigneur, recevez cette âme et présentez-la
aux regards du Très-Haut. - Que le Christ t'accueille avec amour, lui qui t'a
appelée ; et que les Anges te conduisent dans le sein d'Abraham." (ordo comm.
anim.)
Mais la mort est diverse selon les divers états des créatures humaines qui lui
paient leur tribut. Laissons l'hypothèse trop navrante d'une âme coupable à cet
instant qui suit la séparation du corps. Sa destinée est si affreuse qu'elle
n'entre pas naturellement dans notre idée, il faut une grâce pour y croire ; et
pourtant, hélas ! l'enfer sera le partage d'un grand nombre de créatures. A cet
instant solennel, le bon Ange rend sans doute à l'âme maudite le suprême service
de lui laisser lire dans la tristesse de son visage l'horrible sort qui
l'attend. Si l'amour humain peut lutter contre l'amour de Dieu en faveur d'une
personne aveuglément aimée, le zèle de Dieu, plus fort, arme l'ange contre son
protégé comme s'il n'y avait jamais eu entr'eux les relations les plus
touchantes. Ainsi les services et les attentions de la charité cessent
désormais, et si le bon Ange ne laisse pas de suivre l'âme damnée jusqu'à
l'entrée de l'abîme, c'est moins dans l'intérêt de son pupille abandonné que
dans l'intérêt de sa mission, afin d'y mettre le dernier sceau.
Détournons les yeux de ce spectacle effrayant pour considérer le bon Ange au
service de l'âme quittant cette vie dans la grâce de Dieu, mais vouée au
purgatoire pour expier les restes de ses souillures et achever de satisfaire à
la justice divine. Sur ce monde mystérieux la tradition et surtout les
révélations privées ont jeté des clartés redoutables ; nous en connaissons les
douleurs et les consolations angéliques, et l'exacte justice y a formé des
demeures diverses comme au séjour de la béatitude. Sainte Françoise Romaine
assure avoir vu des Anges aux ailes brillantes transporter d'une région dans une
autre, avec les manières les plus gracieuses et la charité la plus
compatissante, les âmes à mesure qu'elles se trouvaient dans un état de
purification plus avancé : douce consolation pour ces captives désolées qui
éprouvent, dans ces apparitions célestes, un avant-goût des réalités de la
patrie.
Une autre consolation du bon Ange est d'apprendre à sa protégée, suivant Saint
Augustin, les bonnes œuvres que les vivants font pour elle. Il fait mieux encore
: tel qu'un ami qui recueille des offrandes pour la délivrance de son ami
captif, il sollicite des suffrages, il donne de saintes inspirations, il envoie
des songes aux amis, aux parents, aux personnes pieuses, et, grâce à son
initiative, il s'élève en notre faveur vers le ciel, des satisfactions
inattendues que nous n'avons pas méritées autrement que par notre foi à la
communion des saints et notre zèle à obéir sur la terre à des inspirations
semblables. Saint Jean Chrysostome nous représente les Anges autour de l'autel
du Sacrifice, semblables à un essaim d'abeilles sur un arbre en fleurs : "Dès
que le Saint Sacrifice est achevé, ils s'envolent pour faire ouvrir les prisons
du purgatoire et pour exécuter tout ce qu'il a plu à Dieu d'accorder, pendant ce
temps précieux, aux prières des fidèles et aux mérites de son Fils."
Quelle n'est pas la joie des bons Anges quand il leur est permis de faire
entrevoir à l'âme, toute lointaine qu'elle puisse être, l'aurore de la
délivrance ! Par exemple, un Ange annonce à une âme du purgatoire dont il a été
le gardien, la naissance d'un enfant destiné au sacerdoce et qui doit, par sa
première messe, obtenir sa délivrance.
Mais c'est surtout au prince des Anges qu'il faut penser quand il s'agit des
âmes du purgatoire. "Semblable à un ministre plénipotentiaire, Saint Michel
applique et interprète suivant les circonstances les volontés de son souverain ;
il gracie parfois les coupables qui ont imploré sa protection, il abrège la
détention de certains autres ; en un mot, il est médiateur entre le prince et
ses sujets, et obtient à ce titre des grâces que la dignité du Souverain ne
saurait, ce semble, accorder sans un intermédiaire." (S. Pie V).
Enfin, quand il est donné aux bons Anges de délivrer l'âme, qui nous dira leur
joie triomphante ? Il faut la mesurer sur celle de l'âme elle-même dans cet état
unique, le passage d'un extrême infini à l'autre extrême, dont tous les
contrastes des choses humaines ne sauraient nous donner l'idée.
Mais venons-en au sort si enviable de l'âme revêtue, au moment suprême, de l'or
pur de la charité et toute brillante des pierres précieuses des vertus. Debout à
ses cotés, souriant, étincelant comme une aurore, est son Ange gardien : après
l'avoir tant rêvé, après avoir tant désiré cette vue, jamais nous ne l'aurions
cru si beau. Il ne reste plus rien de ce songe triste et froid que nous
appelions la vie. Un sentiment inconnu, qui est la réunion de toutes les joies
ensemble, soulève notre âme avec cette calme puissance d'une mer qui se gonfle
vers le ciel. Nous essayons la réalité de notre bonheur en le regardant encore,
ce majestueux esprit dont l'amour nous pénètre... la certitude reflue dans notre
âme : oui, plus de doute, ensemble à jamais ! nous sommes avec lui comme si nous
n'eussions jamais cessé d'y être, l'éternité qui commence nous donne une
plénitude de sentiment telle que si elle n'avait jamais commencé.
Le royaume, l'immense cité des esprits se déroule à nos regards. Sa grandeur n'a
pas de bornes. C'est un panorama non seulement de globes comme ceux de notre
système planétaire, mais de systèmes, de mondes comme le nôtre qui fuient et se
dérobent dans des perspectives sans fin. La splendeur de ce séjour déconcerte la
parole humaine : partout ruisselle la lumière en torrents d'amour et de vie.
L'amour nous accueille, et quel accueil, quelle sympathie ! L'âme nouvellement
venue soulève dans les rangs angéliques qu'elle franchit pour se rendre à son
siège, une longue explosion de joie. "Mais rien n'égale, dit Sainte Françoise
Romaine, la réception qui lui est faite dans le chœur des Anges auquel elle doit
être associée. Ce ne sont, de la part de ces aimables esprits, que
démonstrations de joie et d'amitié pour elle, cantiques de louanges et de
bénédictions à Dieu de ses faveurs, et ces réjouissances durent beaucoup plus
longtemps dans ce chœur que dans les autres."
Toutes les fois que Françoise, questionnée par son confesseur, parlait de cette
joie des Anges, le souvenir de leur multitude, la douceur inexprimable de leurs
chants, de leurs transports, la mettaient hors d'elle-même, son visage devenait
tout en feu, et son cœur se fondait comme la cire aux rayons du soleil. C'est
dans une telle gloire que les âmes des justes montent au ciel, laissant à la
terre leur dépouille mortelle avec autant de dédain que l'aigle, à l'approche
des hivers, abandonne au vent ses plumes qui tombent. Mais si, comme il est plus
vrai, un désir d'être réunies à leurs corps subsiste dans ces âmes bienheureuses
sans les agiter, et s'absorbe dans la volonté divine ainsi qu'un faible zéphyr
se perd dans une forêt, on peut dire que les Anges éprouvent au sujet de la
dépouille des âmes saintes plus de sollicitude que les saints eux-mêmes. C'est
une nouvelle série des attentions des Anges à parcourir, attentions d'autant
plus touchantes qu'elles s'exercent sur un objet que les lois de la nature
vouent à la corruption et revêtent en attendant de tous les traits qui inspirent
l'horreur.
On comprend que les Anges assistent aux funérailles des justes ; c'est le
dernier hommage que la société consent à rendre non pas au mort proprement dit,
mais à sa mémoire.
Les Anges font plus : on les a vus pourvoir à l'inhumation des corps et leur
rendre quelquefois ce dernier devoir. Puis ils s'établissent les gardiens de la
mortelle dépouille confiée à la terre jusqu'au jour où le soleil du monde
nouveau mettra en activité le germe de résurrection enfoui en elle.
Les saints dont les funérailles furent honorées par les Anges sont très
nombreux. Citons d'abord Saint Siméon Salus. Cherchant à couvrir sa dernière
heure d'ignominie, Siméon s'était glissé, avant d'expirer, sous les sarments qui
lui servaient de couche. Convaincus qu'il était mort dans l'égarement de
l'esprit, ses frères le portèrent sans cérémonies dans le cimetière des
étrangers. Mais Dieu envoya des chœurs d'anges dont les chants lui procurèrent
la justification la plus éclatante.
Wenceslas fait jeter dans la Moldau le corps de Saint Jean Népomucène. Aussitôt
des feux parurent sur la rivière, une infinité d'étoiles semblait sortir des
eaux ; le corps descendait doucement le cours de la rivière escorté de flambeaux
rangés dans un ordre admirable. Admirable sollicitude des esprits célestes !
Les Anges ouvrent à notre dépouille mortelle le sein de la terre ; attention qui
étonne de la part de ces pures intelligences, mais qu'on finit par trouver digne
de leur sagesse en songeant que les restes mortels des élus ont en eux la
semence de l'immortalité glorieuse et que Tobie dut sa sanctification à cette
œuvre pourtant secondaire.
Saint Jude nous apprend que le corps de Moïse devint un sujet de contestation
entre Saint Michel et Satan ; ce dernier voulait le produire aux Hébreux pour
les porter à l'idolâtrie ; Saint Michel l'empêcha en donnant au grand
législateur, sur le mont Nébo, une sépulture qui n'a pas été retrouvée. La
sépulture de Moïse reporte notre souvenir à l'inhumation de Sainte Catherine que
les Anges, une fois la victime immolée, transportèrent sur ce mont Sinaï qui
avait été témoin de ses veilles et de ses oraisons avant que la persécution
éclatât.
Les Anges recueillent dans les flots le corps de Saint Clément, et lui élèvent,
en forme de chapelle, un mausolée de marbre blanc au milieu des vagues, qui, à
la prière des disciples du Saint Pontife, se retirent pour donner un libre accès
à la piété des fidèles.
Après avoir inhumé le corps des élus, les Anges les conservent dans le sein de
la terre pour la vie éternelle, "témoignant ainsi, dit Saint Jean Chrysostome,
leur respect pour la divine Eucharistie, qui incorpore à la chair des fidèles un
germe d'immortalité", et nous pouvons ajouter une raison plus générale : ce ne
sont pas seulement les corps de ceux qui ont participé à la chair du Christ qui
sont l'objet de cette attention, mais les corps de ceux qui, animés de son
esprit jusqu'à la dernière heure, sont devenus parties intégrantes de son corps
mystique.
Cette vérité qui nous étonne, tant nous avons une faible idée de l'ineffable
délicatesse de l'amour de Dieu, a été consignée par l'Eglise dans sa liturgie
pour les morts : lorsque le prêtre bénit une fosse, le Rituel romain met sur ses
lèvres cette invocation touchante : "Seigneur, dont la miséricorde donne le
repos aux âmes des fidèles, daignez bénir cette tombe et envoyer votre saint
Ange pour en être le gardien." Une réminiscence de Gilbert nous donne une
nouvelle preuve de l'harmonie frappante que l'Auteur de la nature et de la grâce
a établie entre les besoins de notre cœur et les révélations de la foi ; le
poète disait dans son chant du cygne :
"Soyez béni, mon Dieu, vous qui daignez me rendre
L'innocence et son noble orgueil ;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil."
Cette protection plus touchante après la sépulture, qui est du reste le
privilège des justes, se borne en général à interdire aux démons les usages de
perversion auxquels ils feraient servir nos corps, et à leur laisser subir en
paix l'action des lois qui les désorganisent. A l'égard de quelques saints, les
effets de cette protection sont positifs et plus élevés : ils consistent à
préserver le corps de la corruption, non pas toujours en s'opposant à la
destruction finale, mais en l'atténuant dans ce que la période de transformation
a de particulièrement odieux, la décomposition. C'est ce qui permet aux fidèles
de vénérer encore aujourd'hui dans leur forme mortelle les corps de quelques
saints.
Enfin, après avoir gardé nos restes mortels pour la résurrection, l'ange
gardien, au grand jour des comptes, les rassemblera et sous sa main se réalisera
le prodige figuratif d'Ezéchiel. Palpons, comme Job dans la vivacité de sa foi,
la chair de nos membres : un jour, cette poussière disséminée sans gloire parmi
les substances terrestres, reposera toute entière dans la main des Anges, dans
la main surtout de notre Ange gardien ; puis avec le regard attendri d'une mère
qui revêt son enfant aimé des habits de fête, ils feront revenir cette poussière
à l'état de chair telle qu'elle est à présent, et si nous sommes morts dans le
Christ, nous ouvrirons ces mêmes yeux et nous contemplerons notre bon Ange, nous
nous relèverons sur nos genoux, et sa douce bénédiction sera le sacrement de la
vie glorieuse.
Si nous sommes morts dans le Christ, c'est encore notre Ange gardien qui, lors
de la séparation des justes et des méchants, nous placera avec honneur à la
droite du Souverain Juge ; ce sera lui qui exécutera en notre faveur la sentence
suprême : "Venez, les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous est
préparé depuis la formation du monde."
"Les Anges alors ouvriront le puits de l'abîme pour y chasser les réprouvés et
s'écrieront : Factum est, tout est consommé ; alors les élus de Dieu se mêleront
aux saintes phalanges selon la place qu'ils auront méritée, alors l'épopée
angélique et l'épopée humaine seront closes par un éternel Alleluia." (Monsabré,
Quinzième Conf. Car. I875).
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28 décembre 2010.